Répondre à l’expérience du Rien

La vie a pour enjeu de répondre à l’expérience du Rien

Dans la tradition de la Cabale, on se demande comment la création a pu se produire à partir de rien, du néant (en hébreu ayin, אין). L’hypothèse du rabbin Isaac Louria (1534-1572), c’est que Dieu, supposé infini, s’est retiré d’un point, un seul, créant un déséquilibre, un espace-temps dans lequel un mouvement pouvait se produire, un monde pouvait exister. Dans cette pensée, à l’origine de notre univers, il n’y a rien. L’écrire avec une majuscule, c’est considérer ce Rien comme productif, le lieu où des étincelles de nature inconnue s’évanouissent dans l’espace infini, ou se heurtent les uns aux autres, ou brisent les réceptacles dans lesquels elles sont confinées. Dans son cinéma, Eugène Green ne cesse de partir à la recherche, ou à l’assaut, de ce Rien. C’est le thème de son premier film, Toutes les Nuits (2001), où les deux amis, Henri et Jules, qui partent à la découverte du monde, ne font aucune référence à leurs parents. Se fabriquant à eux-mêmes leur propre passé à mesure qu’ils évoluent, ce sont de quasi orphelins, ainsi qu’Emilie dont tous deux tombent amoureux. Bien qu’elle reprenne la ferme de son père, Emilie vit seule et ne recueille rien de lui. Ces trois personnes sont trois des étincelles du Rien. Il résulte de leur vie, de leurs expériences, une quatrième étincelle, fille biologique d’Emilie et d’Henri, fille spirituelle de Jules. Cette jeune personne de 8 ans restée anonyme dans le film reçoit son éducation d’un tiers. On est choqué de la voir solitaire dans une chambre vide, abandonnée par ses parents; mais c’est notre condition à tous. Nous avons en charge le Rien qui nous fonde, et devons en faire quelque chose : une vie.

C’est aussi l’interrogation déployée par Eugène Green dans La Religieuse Portugaise (2009). Le personnage principal, Julie de Hauranne (du nom d’un célèbre janséniste) débarque au Portugal dont elle connait déjà la langue. C’est une jeune femme très libre qui multiplie les relations sans s’arrêter à aucune. Quelle chose se passe dès qu’elle arrive à Lisbonne : une présence qu’elle n’avait jamais vécue auparavant, le sentiment bizarre d’un autre monde. Par le thème du film qu’elle doit tourner, basé sur des lettres d’amour désespérées, et par les rencontres de hasard qui se succèdent, par le mystère d’une autre religieuse portugaise qu’elle croise dans une église, quelque chose se débloque : la fécondité du Rien qui depuis toujours la constituait. Si elle prend la décision d’adopter un orphelin, de le ramener avec elle à Paris, ce n’est pas par charité, c’est parce que le Rien ne se libère qu’au contact de l’autre. Portées par un tiers, les virtualités se déploient – pas seulement celles de l’enfant, mais aussi les siennes. On peut appeler cela la grâce, mais on peut aussi se passer de toute formulation religieuse.

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