Cronos (Guillermo del Toro, 1993)

Ce n’est pas le mourant qui a le plus à perdre, c’est le vivant éternel, qui ne peut pas solder ses dettes
Jesús Gris1, antiquaire de profession, n’a pas d’autre ambition que de tenir sa boutique en compagnie de sa femme Mercedes, tout en assurant la garde de sa petite fille adoptive de 8 ans, une orpheline nommée Aurora (ce qui n’est pas un nom choisi au hasard). C’est une vieil homme sympathique, ouvert, plutôt curieux vu son métier. Mais l’observateur attentif peut remarquer que son nom ressemble un peu trop à celui de Jésus Christ, ce qui implique une dyade mort / résurrection qui se posera à lui dans des termes qu’il ne peut pas comprendre immédiatement, et qui font écho à la célébration du Día de los Muertos, le jour où dans la tradition locale, les morts rendent visite aux vivants. En tout cas, lorsqu’il découvre dans le socle d’une statuette d’archange un étrange objet en or en forme de scarabée, il ne se doute de rien. L’objet tient parfaitement dans sa main, et quand, par une molette, il met en marche son mécanisme, elle lui injecte un dard dont il ne saisit (imparfaitement) la signification que le lendemain, en se rendant compte qu’il se sent bien, très bien dans son corps, et qu’après avoir taillé sa moustache, il semble avoir rajeuni. Mais le venin qui lui a été injecté est plus ambigu qu’il le croyait. Il a pour premier effet d’accentuer son désir de vivre, mais à une condition à laquelle il peut difficilement se soustraire : il est attiré par le sang. Ce n’est pas une question de vampirisme, c’est plutôt une question de nourriture, car même en l’absence de sang il continue à vivre au prix d’une détérioration de son corps : sa peau, qui brûle en présence de soleil, semble pourrir. Kidnappé par Angel (un nom qui n’est pas non plus choisi au hasard)2, le neveu d’un riche homme d’affaires malade, Dieter de la Guarda, qui cherche à se procurer le scarabée, il comprend que le véritable enjeu de cette affaire est la vie éternelle. Pour la stabiliser, il faut à la fois le venin et le sang. Mais comme l’un ou l’autre peut manquer et qu’en outre Angel continue sans répit à le pourchasser, sa situation devient incontrôlable. Le résultat est un jeu pervers avec le temps, qui explique que le scarabée soit aussi appelé Horloge de Cronos. Cronos est le Dieu grec qu’on prend par erreur pour la divinité du temps (Chronos), tandis qu’il est surtout celui qui a tranché le sexe de son père (Ouranos) avant d’engloutir ses enfants. Où l’on voit qu’on peut difficilement avoir confiance en cette horloge qui n’en est pas une – et d’ailleurs Angel, qui n’y croit pas, sera entraîné dans la mort par Jesús et devra renoncer à l’héritage de son oncle, comme les enfants de Cronos.
Pour interpréter cette histoire, il faut partir de l’acte final de Jesús : après être mort et revenu à la vie plusieurs fois au prix chaque fois d’une nouvelle détérioration de son corps (par manque de sang), devenu une créature monstrueuse et nocturne, il finit par détruire le scarabée, ce qui le transforme encore et fait de son corps une statue marmoréenne qui ressemble fort à la mort3. La morale de l’histoire semble assez claire : la vie éternelle est possible mais terriblement coûteuse. Mieux vaut encore mourir, dans le respect de soi-même et des autres. « Je suis fan de la mort » a déclaré Guillermo del Toro en 2025, à l’occasion de la sortie du film en France après sa restauration. « La mort est vraiment la plus grande idée à laquelle on puisse aspirer » ajoute-t-il, mais pourquoi ? En quoi est-ce une grande idée ? Il ne suffit pas de dire que « c’est le moment le plus important de la vie » (car déjà ce n’est plus la vie). « Dans la culture mexicaine, on accueille la mort les bras ouverts. » dit-il encore. Pourquoi ? Au moment du tournage, Guillermo del Toro n’était âgé que de 26 ans. Il a regardé la mort en face en multipliant les allusions au christianisme, par les noms des personnages et aussi par l’étonnante collection de statues d’archanges que Dieter de la Guarda avait accumulée avant de découvrir chez Jesús Gris, la vraie, celle que l’alchimiste Fulcanelli avait confectionnée en 1536, découverte dans les ruines d’une maison près d’une mare de sang dont il avait fait bon usage. Dans ce christianisme syncrétique, la Résurrection est provisoire, et pas nécessairement salutaire.
On en arrive à l’idée que la vie éternelle est une malédiction, un don empoisonné, une idée maléfique. Elle n’est pas la conséquence d’un progrès de la science comme le croient les transhumanistes du 21ème siècle (et comme le croyaient peut-être les alchimistes du 16ème siècle), mais l’effet d’une morsure d’insecte, d’un venin. Guillermo del Toro prend le contrepied des traditions qui la valorisent avec l’image séduisante des dieux éternels ou des élus du paradis. Dans la mythologie, Cronos ne meurt pas, mais rien ne dit que sa durée éternelle soit plaisante et bienheureuse. Tant qu’il espère vivre, Jesús Gris envoie à la figure de ses ennemis (Dieter de la Guarda et son neveu Angel) : « Tu as plus à perdre que moi ! ». Tous deux risquent leur vie, qui apparaît à ce moment-là leur bien le plus précieux, tandis que Jesús sait qu’il peut tout perdre, sauf la vie. Tant qu’on vit, on souffre, on porte le poids de ses erreurs, de ses fautes, de ses espoirs, on occupe une place où les autres ne peuvent pas venir vous remplacer. Mourir, c’est précisément ne plus rien avoir à perdre, y compris la vie. C’est réduire à néant tous les devoirs, toutes les dettes, c’est supprimer toutes les dépendances, tous les besoins y compris l’alimentation, le sang. « Moi, j’ai en quelque sorte hâte d’arrêter d’exister » dit encore Guillermo del Toro. La vie éternelle n’est autre que l’obligation perpétuelle de se sustenter. Même un milliardaire restera dans la dépendance de son corps. Jesús ouvre le chemin de celle qui ne prononce qu’un mot, un seul : Abuelo. Quand il prend la décision d’en finir, il est reconnu comme grand-père, et Aurore se met à parler. Je suis Jesús Gris répète-t-il plusieurs fois avant de prendre l’autre forme, cadavérique, qui est vraiment la sienne – car au fond, depuis sa première rencontre avec le scarabée, il était déjà mort, sa vie déjà était un fake, une fabrication artificielle.
- Interprété par l’acteur argentin Federico Luppi. ↩︎
- Interprété par Ron Perlman. ↩︎
- Une statue qui ressemble étrangement à d’autres cadavres en voie de non-décomposition, ceux des victimes d’une épidémie dans le film de Julia Ducournau, Alpha (2025) ↩︎