Licorice Pizza (Paul Thomas Anderson, 2021)

Un film où l’acquiescement à l’autre déclenche le mouvement gratuit, imprévisible, de l’ « aimance ».

C’est un film fabriqué à partir d’éléments épars autobiographiques1, hétéro-bio-graphiques2 ou hétéro-thanato-graphiques3, car ce ne sont pas seulement des expériences personnelles du réalisateur qui y reviennent, mais celles de ses amis, enfants d’amis4, collègues5, acteurs connus ou anciennes gloires6, relations professionnelles7 et/ou copains d’enfance, ce sont des spectres aussi vivants que possible. C’est aussi un film pour cinéphiles, un paradis pour érudits, critiques amateurs ou professionnels, doctorants ou spécialistes du cinéma indépendant8. Ces sources, qui renvoient toutes à des aventures amicales, se prolongent dans le récit d’une liaison vaguement amoureuse, une romance improbable entre un jeune garçon de 15 ans nommé Gary Valentine et une fille de 25 ans presque aussi jeune9, car en définitive les dix années qui les séparent10 n’ont guère d’importance, ou ne comptent que pour faire ressortir le caractère aléatoire de cette rencontre entre un garçon particulièrement dégourdi pour son âge et une fille qui ne tient pas spécialement à sortir de l’adolescence11. On peut dire que, comme dans The Master du même réalisateur, c’est l’histoire de deux personnes qui n’auraient jamais dû se rencontrer, mais on peut dire aussi que c’est une histoire fabriquée pour faire se rencontrer des personnes pas si hétérogènes que ça, puisqu’elles ont toutes un rapport avec le réalisateur. 

L’histoire est simple, rapide, elle ne démontre rien et ne vise aucune profondeur. Le réalisateur fait tout ce qu’il peut pour rester à la surface, une surface typiquement californienne12, aussi superficielle que sophistiquée, ce qui ne l’empêche pas de faire aussi tout ce qu’il peut pour susciter des commentaires et des interprétations13. Prenez le titre : Licorice Pizza14, que vient-il faire dans l’affaire ? C’est juste l’endroit où les jeunes de l’époque aimaient aller, ses rencontrer, traîner comme on dit. On n’y mangeait pas des pizzas, on y achetait des disques. Regardez les lieux du film, les anecdotes, vous trouverez partout ce type d’ambigüité.

Venons-en, malgré la légèreté du film, au sérieux de l’analyse, cédons à la tentation conceptuelle15. Comment qualifier la relation entre Gary et Alana16 ? Le réalisateur explique que ce qui l’a intéressé, au départ, c’est de mettre en scène « l’impossibilité d’une relation »17. Tout ce qui arrive ensuite, du vieil acteur moto-cascadeur à la fuite d’un camion en marche arrière, ne serait guère possible dans un monde réel. Les deux compères évitent, du début à la fin, de se présenter comme boyfriend et girlfriend. Il y a trop de différences, de mésententes, d’écart d’âge, pas assez de flirts ou de poussées sensuelles pour qu’ils puissent raisonnablement faire couple. Leur relation semble platonique : ils ne se touchent presque jamais, préservent entre leurs lèvres une prudente distance, y compris dans la dernière scène de franche étreinte passablement pudique. Tout se passe comme si cette relation, qui n’arrive pas à se terminer malgré leurs ruptures et leurs disputes, devait rester indéfinissable, inqualifiable. L’important, c’est que dans cette proximité socialement ambiguë qui peut à tout instant s’effacer ou se transformer, ils se disent oui. Bien qu’ils ne sachent pas exactement à quoi ils disent oui, c’est ce oui, qui n’est ni engagement ni contrat, qui persiste au-delà des vicissitudes. Dès la première scène, Gary s’adresse à Alana et celle-ci ne se drape pas dans la différence d’âge, elle répond à son adresse, elle finit même par accepter de dîner avec lui. Peu importe le contenu de leur discussion, ils ont acquiescé l’un à l’autre. Un acquiescement peut conduire à tout : à l’amitié, à l’amour, mais aussi au dialogue conventionnel ou au simple commerce, à l’échange gratuit ou pécuniaire, ou à n’importe quoi. Dans ce cas particulier, l’acquiescement reste un acquiescement, il ne se transforme pas en lien social nommable et déterminé. C’est un oui qui n’efface pas l’altérité, qui la conforte au contraire18. Ce n’est pas un oui qui enferme mais un oui qui ouvre, un oui qui n’efface rien de leur liberté. Un oui de ce genre n’est pas banal, c’est chaque fois un acte, un événement, une performance19, une aimance qui n’est ni amour, ni amitié, mais le chemin qui entraîne vers l’un et/ou vers l’autre.

  1. Paul Thomas Anderson habitait encore, en 2021, dans la Vallée San Fernando toute proche de Hollywood (de l’autre côté de la colline) où le film est localisé. Bien qu’il n’ait eu que deux ou trois ans en 1973, l’année du film, il a connu l’ambiance des Seventies dans cette vallée où il a passé son enfance.  ↩︎
  2. Hétérobiographie : s’inspirer de la vie des autres comme si c’était la sienne. Dans sa jeunesse, le producteur Gary Goetzman, ami d’Anderson, a été enfant-acteur dans le film Yours, Mine and Ours de Lucille Ball, représentée par Lucy Doolittle dans le film, avant de se lancer dans un commerce de matelas à eau dont le succès a été à peu près équivalent à celui du film. ↩︎
  3. Hétérothanatographie : évoquer par un récit la mort d’un autre. En l’occurrence, il s’agit de Philip Seymour Hoffman, père de l’acteur Cooper Hoffman qui joue Gary. C’était l’un des acteurs préférés de Thomas Anderson avant qu’il ne meure d’une overdose, en 1994. ↩︎
  4. Cooper Hoffman, qui joue Gary, et Alana Haim, qui joue Alana Kane. Paul Thomas Anderson a été l’élève de la mère d’Alana, Donna Haim, professeur de dessin au lycée. Citation : « Vous devez comprendre qu’Alana et Cooper font partie de ma famille. Je connais Cooper depuis sa naissance. Je connais Alana depuis sept ou huit ans. Nos familles sont profondément liées. Il ne s’agissait donc pas seulement de donner sa chance à un jeune acteur. Je travaillais avec des membres de ma famille élargie, et je les mettais en situation de danger potentiel » (in Positif, janvier 2022, p20).  ↩︎
  5. Benny Safdie, qui joue le rôle d’un homme politique, est lui aussi cinéaste. ↩︎
  6. Bradley Cooper (jouant Rex Blau, un clone caricatural du réalisateur Mark Robson) et Sean Penn (jouant Jack Holden, un clone caricatural de l’acteur William Holden). ↩︎
  7. Alana Haim est l’un des trois sœurs qui composent le groupe de rock HAIM, pour lequel Anderson a réalisé sept vidéos. Les deux autres sœurs et les parents jouent leur propre rôle dans le film – où ils s’appellent Kane au lieu de Haim. ↩︎
  8. Autre façon de parler d’amour : l’amour du cinéma. ↩︎
  9. Elle prétend avoir 25 ans, mais elle n’en a peut-être que 20. ↩︎
  10. Peut-être dix, peut-être cinq, peut-être deux, on n’en est jamais sûr. ↩︎
  11. Elle habite chez ses parents, ne fait pas d’études et ne se stabilise dans aucun des petits jobs qu’elle trouve. Par ailleurs aucun des nombreux hommes adultes qu’elle rencontre pendant le cours du film ne semble l’attirer particulièrement – sauf Gary bien entendu, mais ce n’est pas un adulte. ↩︎
  12. Les événements politiques du temps ne se manifestent que par le choc pétrolier (1973) et le passage rapide du président Nixon sur un écran qu’on regarde à peine. ↩︎
  13. Double contrainte dans laquelle le présent texte est aussi embarqué. ↩︎
  14. Expression de l’époque pour nommer un disque vinyle (pizza au réglisse). C’est aussi le nom d’une chaîne de magasins de disques de la région. Par ailleurs les matelas à eau que Gary tente de vendre sont eux aussi fabriqués en vinyle, matière d’époque. ↩︎
  15. Non sans plaisir. ↩︎
  16. Paul Thomas Anderson en a eu l’idée en 2001 quand, dans un collège, dans une séance de pose, il a repéré un élève harcelant une photographe. Pour donner corps à ces deux personnes, il s’est appuyé sur ses amis qui lui ont inspiré la suite du scénario. ↩︎
  17. Positif, janvier 2022, p18. Citation complète : « Cela a commencé il y a une vingtaine d’années. Je me promenais dans mon quartier, devant la high school. C’était le jour de la photo de classe, et tous ces jeunes étaient bien rangés. J’ai remarqué un adolescent qui suivait une fille plus âgée. Il la draguait, essayait d’obtenir son numéro de téléphone, en vain. J’y ai vu un excellent point de départ pour un film : l’impossibilité d’une relation. C’est dans la tradition de la screwball comedy, non ? » ↩︎
  18. Alana est juive, tandis que Gary est assez indéterminé. ↩︎
  19. On pourrait parler d’agence, dans le sens que Philippe Descola donne à ce mot dans Les formes du visible (Seuil, 2021). ↩︎
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Pierre D.

Initiateur et auteur du blog "Cinéma en déconstruction"

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