L’Aurore (F.W. Murnau, 1927)

Avec la perfection du film muet, convergent l’apologie de l’amour et celle de la beauté adhérente en art.

Une femme de la ville, qui passe ses vacances dans un petit village, séduit un fermier et le convainc de tuer son épouse. Au moment de la noyer dans le lac, le fermier hésite, il est incapable d’aller jusqu’au bout. Un tramway passe, sa femme s’enfuit. Le fermier la suit, le tramway conduit les deux époux à la ville. Progressivement, ils se retrouvent, ils rient, ils découvrent la fête dans l’atmosphère urbaine. Ils décident de rentrer chez eux, mais une violente tempête se déclenche sur le lac. Se croyant seul survivant du naufrage et son épouse morte pour de bon, le fermier tente de tuer la séductrice de la ville. Mais sa femme a pu être sauvée. Au moment où l’aurore se lève, les deux époux se retrouvent dans leur amour, et c’est la femme de la ville qui s’enfuit.

On dit que ce film, contemporain du Chanteur de Jazz (Crosland, 1927), est le dernier grand film muet (ce qui reste à discuter, car avant de mourir dans un accident de la route, Murnau tournera encore trois films, tous muets : Les Quatre DiablesL’Intruse et Tabou). Il y a entre le film d’Alan Crosland et celui-ci, un point commun : l’émotion, la poussée lacrymale avant la fin heureuse, et une divergence majeure : du côté de l’Aurore, c’est la circularité qui domine par restauration du couple légitime, tandis que du côté du Chanteur de Jazz, c’est la rupture. Dans le premier cas, à la campagne, le mère accepte avec joie la réconciliation de ses enfants, tandis que dans le second, en ville, le fils continue, après la mort du père, sa carrière dans le jazz.

Ce film est aujourd’hui reconnu comme un grand classique, l' »un des plus beaux films de l’histoire du cinéma », d’après ce qu’en disent les personnalités les plus diverses, dont Godard, Truffaut ou Jean Douchet. Malgré son échec commercial, il a obtenu trois prix lors de la première cérémonie des Oscars en 1929. Pourquoi un tel consensus? Qu’y a-t-il de si extraordinairement beau dans ce film? On peut mettre en avant la perfection du style, de la photographie, du jeu des acteurs, l’inventivité de la mise en scène, le jeu complexe du champ et du hors-champ, etc., mais prenons les choses autrement. Ces héros anonymes (ou presque : leurs noms ne sont jamais nommés, seulement murmurés), ces archétypes, mettent en scène les grandes valeurs : amour, mariage, culpabilité, famille. L’Aurore, c’est le salut du couple aimant qui, après avoir traversé la tempête, revient au point de départ. Dans son système circulaire, on trouve plaisir aux loisirs qu’offre la société marchande toute récente, on restaure l’harmonie entre la ville et la campagne (le film est sous-titré : A Song of two Humans), on paie pour ses fautes, et le repentir conduit à la rédemption. 

La distinction entre beauté libre et beauté adhérente remonte à Kant. Dans la beauté libre, les choses existent par elles-mêmes. Ne supposant aucun concept de l’objet, elles n’ont pas de destination, leur errance est infinie. Dans la beauté adhérente, les objets sont conditionnés par un concept, une finalité. Le beau s’y associe au goût, au bien ou à la raison. Or tout, dans ce film, renvoie à une détermination sociale. Pour conserver ses biens, sa propriété, son prestige social, il faut donner la priorité à la famille, à la préservation de sa généalogie (la belle-mère) et de sa descendance (l’enfant). Le récit édifiant ne suffit pas pour garantir une totale adhésion à la beauté. Encore faut-il une certaine résonance avec la perfection technique du film muet. Il aura fallu l’exceptionnelle maîtrise du metteur en scène pour que cet effet soit obtenu. C’est ce qu’on appelle un grand classique.

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Pierre D.

Initiateur et auteur du blog "Cinéma en déconstruction"

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