Fahrenheit 451 (François Truffaut, 1966)

Il faut, pour sauver les livres, sacrifier et sa mort et sa vie, mourir pour que vive l’à-venir des livres

Résumé du livre de Ray Bradbury, qui a inspiré le film de François Truffaut : Dans une société future, un avenir indéterminé, la lecture est considérée comme un acte subversif, antisocial. Il est interdit de conserver chez soi des livres. Montag fait partie d’un corps spécial de pompiers chargé de les brûler1. À la suite de certaines rencontres, il change d’avis, rejette son passé, apprend un livre par coeur et devient un criminel recherché par ses anciens chefs.

La mort de Montag n’est pas biologique, elle est sociale, c’est une fausse mort. Sa nouvelle vie n’est pas sociale, ni subjective ni amoureuse ni rien d’autre, c’est une fausse vie. Le paradoxe du film, c’est que pour lutter contre un monde mortifère, il faut une nouvelle alliance entre mort et vie dans un contexte où ce ne peut être qu’un ersatz de mort qui se marie avec un ersatz de vie. Le renouveau de la vie suppose qu’arrivera, plus tard, le deuil de cette alliance. Montag s’est débarrassé d’une fausse vie, la vie de couple avec Linda, qui était déjà une mort dans un monde mort (Die Welt ist fort). Il a volontairement mis le feu à cette maison où il n’avait jamais rien vécu (le couple n’avait pas d’enfant). Sa mort était doublement fausse, puisqu’avant même qu’elle soit annoncée par les autorités, il était déjà mort. Ce qui vient à la place de cette mort-vie, le livre parlé, c’est un embryon de vie, une vie à venir que ces morts-vivants anti-zombis préservent. 

Du point de vue des autorités du pays, il faut que Montag meure pour justifier la toute-puissance des forces de police. Il est civilement mort, disparu, on ne s’intéresse plus à lui. Dans son ancienne identité, il n’existe plus. Mais du point de vue des opposants, cet effacement est la condition nécessaire pour qu’il devienne un livre. S’il était encore vivant, il garderait sa personnalité, son individualité, son nom. Tout cela disparaît dans la forêt des « livres vivants » : chaque personne prend le nom du livre et oublie tout ce qu’il aurait pu être. Au totalitarisme de la société fait suite un autre type de fermeture : la réduction à un livre unique, répété sans arrêt à l’identique, et jamais interprété. Ce mode de conservation permettra peut-être à l’avenir de réimprimer le livre afin qu’il soit lu, mais dans l’immédiat, il n’y a pas de lecteur, il n’y que des récipiendaires, des réceptacles, des récipients, des mémoires ambulantes qui se sacrifient eux-mêmes au nom du livre. 

Montag est à demi-mort. Il a accepté de restreindre, réduire sa vie à presque rien : un livre. Retiré dans ce livre, il a perdu tout désir singulier, subjectif. Ce retrait prolonge, dans un premier temps, le totalitarisme auquel il résiste; mais dans un second temps, on peut espérer que la survie des livres, quand elle sera réinterprétée, permettra au désir, à la singularité, de faire retour. Il faut sacrifier le présent pour ouvrir un avenir inconnu, un à-venir.

  1. Explication du titre : 451 degrés Fahrenheit serait la température à laquelle un livre s’enflammerait. ↩︎
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Pierre D.

Initiateur et auteur du blog "Cinéma en déconstruction"

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