The Wicker Man (Robin Hardy, 1973)

En-deçà du christianisme, le sacrifice humain fait retour

Titre français : Le Dieu d’osier.

Au début, ça ressemble à un film post-soixante-huitard classique : paganisme, amour libre, chansons obscènes, déculpation (chasse à toutes les culpabilités). Ça semble gentil, pacifique, tranquillement provicial. Mais quand on y regarde de plus près, les habitants de cette île isolée, Summerisle, sont des calculateurs aussi fins que cruels. Dans l’espoir d’augmenter leur production agricole (des pommes, exportées en quasi- totalité), ils attirent un policier dans un piège, ils le manipulent pour faire croire qu’il est venu librement, de sa propre volonté. Et là pas de cadeaux : on l’exécute avec tout un bestiaire digne de l’arche de Noé. Le rite a lieu le 1er mai (May Day), jour du printemps et aussi de la fête du travail. Il faut bien trouver, en l’absence du Christ, une autre victime. La cérémonie semble joyeuse, mais commence par un étrange passage au coeur d’une étoile de David qui semble fonctionner comme une sorte de guillotine (il n’y a plus de Christ, mais il semble qu’il y ait encore un Juda). Heureusement (pour eux) ce n’est qu’un simulacre : on fait semblant de choisir une victime parmi les habitants du village, mais le véritable objet a été défini à l’avance. On ne s’en débarrassera pas par décapitation ni crucifixion, mais sur un bûcher, comme les chrétiens le faisaient autrefois avec les sorcières (et les juifs). Il n’y a plus de curé ni d’église, mais il semble qu’on ne se soit pas débarrassé complètement de tout l’attirail chrétien. Le calcul était prémédité depuis longtemps, et tous les habitants de l’île, sans exception, l’ont approuvé. Il n’y a dans cette île ni opposition ni minorité. Le lord qui gouverne est sympathique, mais son pouvoir est direct, illimité. Il se moque du sergent Howie qui fait appel à la loi. C’est facile, car il n’y a dans son royaume ni justice, ni jugement, ni lois. Le sergent fait appel aux autorités, à des tiers, mais il n’y a pas de tiers sur cette île. Le policier se transforme en martyr chrétien, une sorte de Christ sacrifié à la place de la jeune Rowan Morrison, qu’il voulait sauver. Il est venu pour enquêter sur une disparition, et c’est lui-même qui disparaît. 

Ce que démontre le film (peut-être involontairement), c’est qu’en renonçant à l’éthique judéo-chrétienne, on risque de revenir au pire sacrifice humain. Ce petit peuple de l’île ne songe pas à dépasser le judéo-christianisme, à aller au-delà, il ne pense qu’à revenir en-deçà. Pour protéger ses intérêts économiques, il faut se débarrasser des institutions, des contre-poids, des limites, des règles, de tout ce qui ressemble à la responsabilité. Il suffit de trouver un bouc émissaire, de lui imputer toutes les fautes, et les problèmes seront résolus – on pourra enfin revenir à la jouissance pure, sans fard.

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Pierre D.

Initiateur et auteur du blog "Cinéma en déconstruction"

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