Le Grand Soir (film de Kervern et Delépine, 2012)

Un jour vide, désespéré, point d’aboutissement d’un monde et d’un cinéma sans contenu ni transmission.

Il est possible que le principal personnage du film soit cette petite fille trimbalée de main en main dans le centre commercial, dont personne ne s’occupe sauf finalement une mère qui ne pense qu’à l’instrumentaliser dans sa procédure de divorce. Il se passe beaucoup de choses dans la vie de cette petite fille, mais elle terminera au mieux comme caissière dans un centre commercial, car ses parents ne lui transmettent strictement rien. Au même endroit déambulent deux frères : le punk au chien qui s’est fait tatouer sur le front le nom qu’il s’est choisi pour lui-même, NOT, refusant celui que lui avaient donné ses parents, et le vendeur de literie, que son frère baptisera DEAD, marquant ainsi la rupture totale avec toute filiation. L’un à côté de l’autre, on peut lire NOT DEAD, qui est d’ailleurs la formule qu’on verra à la fin du film, WE ARE NOT DEAD, comme s’il suffisait de l’affirmer pour le vivre. Ce punk se voudrait un sage, un doux Diogène, vivant dans un tuyau et se lavant dans la fontaine publique; mais il est peu probable qu’un Alexandre (ou un autre souverain sur lequel il pourrait tomber par hasard) vienne lui demander conseil, car sa voix est creuse, son discours n’est fait que de clichés et de formules toutes faites. 

On ne sait pas trop s’il sont frères ou demi-frères, on ne sait pas trop non plus qui est leur père, et d’où ils ont reçu leur nom de Bonzini. NOT, donc, est à la rue depuis longtemps et vit de peu : la manche et une idéologie à trois sous. DEAD, donc, qui au début du film s’appelle encore Jean-Pierre, est un vendeur minable qui fait tout ce qu’il peut pour s’intégrer (sans succès). Il perd son emploi, perd sa femme et laisse tomber sa fille – tout cela dans l’indifférence générale : car qui s’intéresse à eux ? 

On peut se demander pourquoi, dans ce type de film, les personnages sont dénués de toute profondeur psychologique. On les croirait sortis directement d’une bande dessinée ou d’une publicité pour croquettes. C’est comme s’il fallait absolument qu’ils soient contaminés par le monde qu’ils prétendent critiquer ou combattre, car s’ils n’étaient pas eux-mêmes construits sur le modèle de ce monde, ils n’auraient aucune crédibilité. Ils se prennent pour des personnes, mais ne sont, au fond, que des symptômes auto-immunitaires. Se sentant libres, ils vont faire un tour à la campagne et reviendront rapidement, car finalement, leur maison, leur lieu de vie, c’est le centre commercial. Ils tenteront de convaincre les consommateurs de se révolter; sans aucun succès. De même que leurs parents passent leurs journées à éplucher des pommes de terre, les consommateurs ne pensent qu’à remplir leur caddie, et eux sont incapables d’échapper à leur milieu de vie. Ils se retrouveront seuls au rendez-vous révolutionnaire qu’ils ont donné, dans un entrepôt vide. S’il y a symétrie, elle est là. Dans ce film désespéré, il ne se passe jamais rien de nouveau. Tout est circulaire, chacun finit par revenir à son point de départ (le centre commercial). Au lieu de choisir le mode de vie punk, les deux frères auraient pu choisir le mode de vie du consommateur effréné : le résultat aurait été exactement le même.

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Pierre D.

Initiateur et auteur du blog "Cinéma en déconstruction"

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