L’ami américain (Wim Wenders, 1977)

Tuer pour procurer un héritage à son fils, dans le monde absurde des gangsters, c’est mourir vivant.

Il y a Jonathan Zimmermann1, brave homme atteint de leucémie, qui vit dans un immeuble assez tristounet dont les fenêtres donnent sur le port de Hambourg. Son métier d’encadreur lui rapporte à peine de quoi élever son fils, Daniel. Il y a Tom Ripley2, riche américain qui vit à Hambourg de trafic de tableaux au profit notamment de Derwatt3, un artiste bien vivant mais prétendument mort (sans qu’on sache pourquoi4). Il y a Raoul Minot5, vrai gangster français qui cherche un tueur pour se débarrasser d’un concurrent, Igraham6, et quelques autres réalisateurs dans des rôles secondaires, dont Samuel Fuller (gangster américain), Jean Eustache (le type sympa qui place un pansement sur le front de Jonathan), Peter Lilienthal (le bandit tué dans le train), Sandy Whitelaw (le docteur parisien). Tout est en place pour une intrigue insensée où Ripley, personnage ambigu de plusieurs livres de Patricia Highsmith, commence par manipuler Jonathan qui, le jour de la mise aux enchères, soupçonne un trafic et refuse de lui serrer la main, et finit par le prendre en sympathie, lui sauver la vie et s’appuyer sur lui pour se débarrasser de Raoul Minot. À la fin, au moment où Jonathan meurt de sa leucémie, les deux hommes ont développé une certaine amitié7. On suppose que le petit Daniel et la femme de Jonathan, venue le rejoindre à la dernier minute, pourront profiter de l’argent versé par Raoul Minot.

Le film est d’abord un jeu, un amusement, une parodie de film noir ou de film de gangster. On voyage entre Hambourg, Paris et New York, on tue dans le métro (sans la moindre émotion), on se bagarre entre deux wagons dans une scène burlesque à la Buster Keaton, on s’endort au moment crucial, on navigue entre Kafka, Beckett et Ionesco, on finit par se perdre dans les règlements de compte et les traîtrises dont la logique est impossible à reconstituer. Tout est haché, distordu. La suite des événements nous échappe. Film de genre et film expérimental ne se distinguent plus. 

Mais on peut aussi interpréter ce film à partir du désir ou de l’injonction de mourir vivant. Darwett, l’artiste américain, autre ami de Tom Ripley, se prétend mort, mais il est bien vivant, tandis que Jonathan Zimmerman, qui se croit encore vivant, serait déjà virtuellement mort s’il ne se lançait pas dans ces aventures. Les gangsters tués sont tous des réalisateurs, encore actifs et vivants, mais qui jouent le rôle de morts. Après l’échec de son film intitulé The Last Movie (1971), Dennis Hopper était lui aussi virtuellement mort pour le cinéma. Au fond c’est un film qui nous rappelle (si nous ne le savions pas) que cet objet (un film) apparemment mouvant, vivant, parlant, n’est en réalité qu’une chose déjà morte. Ce qu’on voit des villes de Paris, Hambourg et New York n’existe plus sous cette forme. Pierre Huygues a réalisé en 1998 un court-métrage dans lequel on voit Bruno Ganz (vieilli) refaire à pied le chemin entre l’hôtel Nikko, devenu en 2010 Novotel Paris-Tour Eiffel, sur le quai de Grenelle (rive gauche), et l’appartement du mafieux (rive droite). L’acteur, mort en 2019, jouera dix ans plus tard dans un autre film de Wim Wenders, Les ailes du désir (1987), où un ange, fatigué de l’immortalité, revient dans le monde des vivants8.

  1. Interprété par Bruno Ganz. ↩︎
  2. Interprété par Dennis Hopper qui avait, paraît-il, à ce moment-là, des idées suicidaires. ↩︎
  3. Interprété par Nicholas Ray, lui-même réalisateur qui mourra peu des temps après, en 1979. ↩︎
  4. Ni la raison de cette situation de mort-vivant dans l’intrigue. ↩︎
  5. Interprété par Gérard Blain qui, l’année précédente (1976), avait réalisé un film autobiographique, L’enfant dans la foule↩︎
  6. Interprété par Daniel Schmid, réalisateur qui sort la même année un film autobiographique, Violantia↩︎
  7. Il y a quand même une ambiguïté, puisque Tom Ripley a d’abord été l’ami de Raoul Minot, et une difficulté, car les deux acteurs, Bruno Ganz et Dennis Hopper, n’ont pas cessé de se disputer pendant le tournage. ↩︎
  8. Il m’est arrivé d’imaginer que cet ange puisse être la réincarnation de Jonathan Zimmermann. ↩︎
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Pierre Delain

Initiateur et auteur du blog "Cinéma en déconstruction"

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