Queer (William S. Burroughs, 1952, Luca Guadagnino, 2024)

Il faut, pour cheminer vers le deuil, le soutien d’une addiction, d’une substance pharmacologique

Le film est basé sur le roman de William S. Burroughs du même titre, Queer. Écrit en 1951-52, ce roman n’a été publié qu’en 19851, augmenté d’une introduction (en appendice dans les éditions usuelles) dans laquelle l’auteur reconnait son caractère autobiographique. Il faut, pour le comprendre, poser quelques jalons de sa vie :

  • né en 1914, il mène une vie d’homosexuel en Europe dans les années 30, marquée par un mariage avec une femme juive qui cherche à fuir l’Allemagne nazie – dont il divorcera rapidement. 
  • Il s’engage dans l’armée en 1942 après Pearl Harbour. Il est réformé sur intervention de sa mère pour cause d’instabilité psychologique. Après des études à Harvard qui ne lui procureront aucune compétence particulière, il recevra pendant 25 ans une rente versée par ses parents2. Pour financer sa dépendance aux opiacées, il exercera divers métiers, dont celui d’ « exterminateur » (il s’agit d’espèces nuisibles, de termites, pas d’humains).
  • Il rencontre Allen Ginsberg et Jack Kerouac (la «Beat Génération ») en 1943. Sa vie commune avec Joan Vollmer commence en 1945. Cette intellectuelle brillante a joué un rôle essentiel dans la formation du groupe3. Tous deux se droguent – jusqu’à mettre leur santé en danger. Un fils (prénommé William, comme son père et son grand-père) nait de leur relation en 1947. En octobre 1949, surpris par la police en possession de diverses drogues et d’armes à feu non enregistrées, Burroughs doit fuir à Mexico pour éviter l’emprisonnement. Joan et leur enfant l’accompagnent. Il entame des études au Mexico City College (langues espagnole et maya, manuscrits méso-américains).
  • Leur séjour se passe mal. Burroughs fréquente des homosexuels. Joan le supporte mal, devient alcoolique. C’est alors que se produit l’événement central de cette histoire. Un jour où tous deux sont saouls (le 6 septembre 1951), ils décident de jouer au « jeu de Guillaume Tell ». Le jeu se passe mal, il tue sa femme4 d’une balle dans la tête. Il prétend auprès de la police qu’il s’agissait d’un accident et est libéré au bout de 13 jours. Dans l’attente du procès, il écrit Queer. Revenu aux USA, il y est condamné à deux ans de prison avec sursis. En 1985, il affirmera dans l’appendice qui introduit une réédition du livre que, sans cet événement, il ne serait jamais devenu écrivain. Ce n’est pas tout à fait exact, car avant même la mort de Joan, il avait déjà écrit une version de son premier roman, Junkie5, qui ne sera publié qu’en 1953 sous le pseudonyme William Lee6, qui est aussi le nom du personnage principal de Queer. Ce roman sera finalisé plus tard en compagnie d’Allen Ginsberg – sans que ce travail ne conduise à une publication immédiate. Burroughs a déclaré que la mort accidentelle de Joan – dont il faut bien dire qu’elle est aussi un meurtre – l’avait mis pour le reste de sa vie dans un état de possession, en contact avec une entité qu’il appelait « the Ugly Spirit (un esprit du mal, une forme désincarnée de sorcellerie)7. Cet état est associé à une croyance en la télépathie.
  • Après ces événements, Burroughs part pour un voyage de plusieurs mois en Amérique du Sud, à la recherche d’une substance appelée yagé dont il imagine qu’elle lui permettrait d’accéder à certaines pensées. Les lettres écrites à cette occasion à Ginsberg seront publiées en 1963 sous une forme modifiée dans un livre intitulé The Yage Letters.

Ni le livre, Queer, ni le film de même titre de Luca Guadagnino, ne peuvent être interprétés sans tenir compte de l’ensemble du contexte : histoire de la Beat Generation / évolution du couple William-Joan / addiction / autobiographie / livre / film. Tous ces éléments (et d’autres) sont indissociables. Selon le réalisateur, le film n’est pas un biopic, mais une fiction, un montage délibérément factice8. Il n’empêche que l’événement majeur, la mort d’une jeune femme, Joan Vollmer, âgée de 28 ans (Burroughs en avait dix de plus), sa disparition définitive, est son centre, son cœur. Il n’en dit rien sur le moment, mais ne peut que l’avouer 30 ans plus tard9. L’invisibilisation de cette personne, qui n’accède pas au statut de personnage de fiction, implique une série de substitutions :

  • en tant qu’objet sexuel, Joan est effacée et remplacée par le bel et énigmatique Eugene Allerton10 (dit Gene), qui accepte de coucher puis de voyager avec Lee avant de disparaître lui aussi. On voit dans le film la scène du meurtre de Joan revenir en rêve dans l’esprit de Lee, mais ce n’est pas la jeune femme, c’est Gene qui porte sur la tête le verre qui tombera intact. Guadagnino laisse entendre que Gene n’est que l’avatar de Joan. Quand la drogue manque, c’est le désir homosexuel de Lee qui prévaut.
  • en tant qu’objet d’amour, Joan hante le livre comme le film. Se disant amoureux de Gene, Lee ne peut pas avouer cet attachement. Il dénigre constamment les femmes, et aussi les mères – ce qui ne veut pas dire qu’elles soient absentes11.
  • au lieu de la bisexualité (effective) de William Burroughs, c’est la bisexualité (imaginaire) d’Eugene Allerton qui est montrée dans le film. L’amant de Lee rencontre régulièrement une femme nommée Mary avec laquelle il joue aux échecs. Ce jeu pourrait être une allégorie des relations hétérosexuelles – sans qu’on puisse en être sûr.

William Burroughs affirme dans son introduction que ce qui vient remplacer Joan, c’est l’écriture. Sa compagne a été éliminée de la vie, mais transmuée en livres, en créations, en hallucinations, elle continue à exister au-delà de la vie – un hommage à son intelligence, sa culture, son acuité intellectuelle que soulignent les ouvrages d’histoire sur la Beat Génération. Elle n’a laissé aucun écrit, mais elle est transformée en écriture. Dans l’expérience de William Burroughs/Lee, le deuil prend cette forme semi-muette. Pour porter son souvenir, il ne parle pas d’elle comme personne mais tente de dialoguer avec son spectre par le biais du yagé, ou par l’espoir d’une transe magique ou chamanique – représentée dans le film mais totalement absente du livre. Après la disparition de Gene qui redouble celle de Joan, le film se termine par le décès de Lee, étendu dans un lit, serré contre un autre corps qui pourrait être l’un ou l’autre. Le personnage qui, dans Junkie, est d’abord un drogué, devient dans Queer d’abord un endeuillé – un homme qui fait disparaître sa femme, perd son amant et ne sait pas quoi faire de sa vie. Dans Junkie, Burroughs fait dire à son personnage William Lee : « Vous vous droguez parce que vous n’avez pas de motivation suffisamment forte dans aucune autre direction. La drogue gagne par défaut ». C’est exactement la position de Lee. À Mexico, il ne fait à peu près rien de ses journées, sauf bavarder avec d’autres expatriés yankees qui partagent ses goûts. Sans avoir pour lui-même aucun but, aucune perspective, on le voit chercher en Equateur (ce pays infréquentable dont la capitale, Quito, est invivable) une autre drogue qui surpasserait la cocaïne ou l’opium. Mais ce n’est qu’une répétition. Après tout, le yagé ne sera toujours une drogue – malgré les dénégations.

On peut interpréter l’écriture de Queer comme un geste de deuil qui prolonge tout autrement l’existence de Joan Vollmer. Il faut que je te porte, énonce William Burroughs en devenant un écrivain. Il fait son deuil de sa compagne en se séparant de Gene, et peut-être annonce-t-il déjà, d’une certaine façon, le deuil de sa vie en se consacrant à une forme d’écriture (le cut-up découvert en 1959) qui le fait, lui-même, disparaître comme personne. Son homosexualité existait avant Joan Vollmer et continuera après (il finira sa vie en couple avec un homme). Déjà mariée et mère d’une fille, elle ne l’a, bien sûr, jamais ignoré, et pourtant elle a choisi de divorcer pour vivre avec lui, l’a suivi au Mexique, a exposé sa vie à un jeu mortifère. Burroughs ne pouvait que se sentir redevable à son égard, une dette qu’il n’avouera qu’en 1985. Elle est presque effacée du livre – on peut dire presque car elle revient indirectement comme amie et probablement amante de Gene. La bisexualité de William Burroughs est transférée sur l’homme dont il est amoureux, lequel passe une large partie de son temps à jouer aux échecs avec ce personnage dont on ne sait presque rien, Mary. La disparition de Gene, plus brutale dans le livre que dans le film, c’est la disparition de Joan. Comment garder le contact avec une morte ? En lui trouvant des substituts, des représentants, des quasi-amants et des quasi-drogues qui la maintiennent dans une quasi-vie. 

Dans les Yage Letters, livre co-écrit par William Burroughs et Allen Ginsberg dont la première édition a été publiée en 1963, on trouve certaines des lettres et des notes écrites par Burroughs lors de son voyage en Amérique du Sud de janvier à juillet 1953. Il voyage seul, ses expériences sexuelles étant limitées à de jeunes garçons rencontrés en route. Cette chronique souligne la dimension fantasmatique du personnage de Gene Allerton, qui condense différentes figures considérées comme désirables par le narrateur. Burroughs déplace le nom et la substance yagé (ayahuasca en langue locale) de la spiritualité chamanique à la jouissance sexuelle. Par son mépris des cultures amazoniennes, le dégoût qu’il ressent en voyageant dans ces contrées où la seule personne intéressante est une Américaine, le Dr Cotter, il rabat une pratique ancestrale sur son narcissisme de yankee. Dans ses pérégrinations où toutes les femmes qu’il croise sont des prostituées, la drogue sacrée est ravalée à une sorte de méthadone, qui le délivrerait de sa dépendance. Il doit, au final, faire le deuil de cet espoir. À la place vient la poésie de Ginsberg et le surréalisme des cut-up – fantômes de la femme assassinée. 

  1. Il a fallu aussi à Luca Guadagnino une trentaine d’années pour réussir à réaliser ce film, dont il rêvait depuis ses 17 ans. ↩︎
  2. Dans le film, William Lee ne semble pas manquer d’argent. La rente est remplacée par une pension pour vétérans de l’armée. ↩︎
  3. De nombreuses réunions avaient lieu dans son appartement de Manhattan. ↩︎
  4. Ils n’étaient pas mariés formellement, mais considérés comme mariés selon la « common law ».  ↩︎
  5. Selon des témoins, cette version était déjà prête le 1er janvier 1951. ↩︎
  6. Lee est le nom de jeune fille de sa mère. Dans le film, William Lee est interprété par Daniel Craig. ↩︎
  7. Il s’agit peut-être de ce que l’on appelle aussi le mal radical↩︎
  8. Le Mexico des années 50 a été caricaturalement reconstitué (à la manière d’un cut-up) dans les studios de la Cinecitta. ↩︎
  9. Cette mort sera redoublée, en 1981, par le décès de Willy, le fils issu de sa relation avec Joan, d’une cirrhose du fois liée à son alcoolisme. Le garçon, accusé lui aussi de meurtre accidentel, s’est tardivement rapproché de son père, comme on le voit dans le documentaire réalisé en 1983 par Howard Brookner, Burroughs, the Movie. William S. Burroughs, mort en 1997, a largement survécu à ces deux disparitions. ↩︎
  10. Interprété par Drew Starkey. Le personnage est inspiré par Adelbert Lewis Marker, un militaire de la marine américaine auquel Burroughs s’était effectivement attaché. ↩︎
  11. Dans le film, Guadagnino fait du Dr Cotter rencontré en Equateur une femme – façon de rendre hommage au mouvement #MeToo et de masquer le fait que, dans le livre et dans l’esprit de Burroughs, c’est un homme. ↩︎
Vues : 3

Pierre Delain

Initiateur et auteur du blog "Cinéma en déconstruction"

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