Die My Love (Lynne Ramsay, 2025)

Avec la naissance de l’enfant, le monde s’est vidé, ma place est anéantie, plus rien n’a de valeur, ni par le genre, ni par le sexe, ni par la raison

Pour analyser ce film, on évoque le plus souvent la « dépression post-partum », et effectivement plus d’un symptôme classique s’y retrouve : tristesse, incapacité à ressentir du plaisir, troubles du lien maternel, perturbation de l’appétit ou du sommeil, anxiété, peur de l’automutilation ou de nuire à l’enfant, pensées suicidaires. Mais dans le cas de Grace c’est bien pire. Selon Lynne Ramsay, il s’agit de tout autre chose : « Cette histoire de postpartum est une blague. Il ne s’agit pas de ça, il s’agit d’une relation brisée, d’un amour qui s’éteint et d’un défaut de sexe après avoir eu un enfant. Et il s’agit aussi d’un blocage créatif ». Pour ma part j’irai encore plus loin dans l’interprétation : il s’agit d’un effondrement du rapport au monde, de la perte du cadre traditionnel de la relation de couple, cette ossature phallico-familiale qui fait tenir ensemble la relation homme – femme et la relation mère – enfant. Il ne s’agit pas seulement du problème individuel de Grace, il s’agit d’une crise plus large, plus sociale. Le film multiplie les indices d’effondrement phallique. Jackson est la père de son enfant, mais il a d’autres relations avec d’autres femmes, comme le montre le préservatif présent dans la boîte à gant. Son père Harry vient de mourir. Le couple vient de New York, Jackson a hérité de la maison de son oncle dans cette zone rurale du Montana1 où vivent aussi ses parents, mais Grace apprend que l’oncle s’est suicidé d’un coup de fusil dans le cul (sic). Il ne reste de cette génération qu’un autre oncle, caricature de vieux macho qui dort avec son fusil, et la mère de Jackson, Pam, qui fait tout ce qu’elle peut pour faire comprendre à Grace qu’elle n’est pas indifférente, qu’elle est passée par là – c’est-à-dire par la perte de l’appui que les hommes auraient pu lui procurer. Pendant les longues absences professionnelles de Jackson, Grace est seule à la maison. Elle s’ennuie, se masturbe beaucoup et devient incapable d’exercer son métier : l’écriture. Dans ce contexte intervient la dite dépression post-partum sous une forme aggravée : une sorte de folie, de terrible confusion où Grace ne sait plus ce qu’elle est ni ce qu’elle fait. Elle ne rejette pas son fils mais semble incapable de s’en occuper.

Reprenons le fil des événements. Tandis que Jackson n’arrête pas de voyager, Grace vit seule dans une maison entourée de pâturages et de forêts. Jackson a un copain, Greg, de nombreuses fréquentations, mais elle n’a pas d’amis. Tandis que le couple se dispute sans arrêt, elle n’a pas d’autre interlocutrice que sa belle-mère, Pam, qu’elle ressent comme intrusive. Autre intrusion : un jeune chien acheté par Jackson, blessé dans un accident, qu’elle finit par achever elle-même. Elle brandit des couteaux, provoque sexuellement (ou imagine) un motard casqué, déchire des papiers peints avec ses ongles, se jette à travers une vitre en se blessant. Sur proposition de Jackson, ils décident de se marier et organisent une réception. Pendant la fête Jackson refuse de l’embrasser. Elle se venge en s’enfermant dans sa chambre, en essayant d’y faire venir le réceptionniste qui refuse. En se cognant sur un miroir, elle se blesse à nouveau, s’enfuit avec le bébé sur la route où Jackson la récupère. Elle est placée dans une institution psychiatrique où elle raconte que ses parents l’ont abandonnée. Pendant ce temps Greg a fait cadeau à Jackson d’une nouvelle voiture, pour une raison inconnue, et Jackson repeint la maison à l’identique (comme s’il ne s’était rien passé). Tout le monde lui dit qu’elle va mieux mais cela sonne faux, elle se retrouve dans la même situation et cette fois décide d’en finir. Elle se déshabille et se jette dans le feu allumé dans la forêt avec une feuille de papier rapportée de l’hôpital psychiatrique, extrait d’un journal qui raconte son passé, englouti avec elle. 

En quittant New York, elle a été privée de son monde, et quand l’enfant est né, ses attentes aussi se sont asséchées, anéanties. Elle a expérimenté le sans monde. Jackson était ailleurs, en voyage permanent, dans l’univers retrouvé de son enfance, tandis qu’elle, elle ne pouvait pas le rejoindre en ce lieu qui n’était pas le sien. Comment vivre dans un environnement qui ne fait pas sens, dépourvu de monde ? On ne peut ni l’habiter, ni l’inventer, ni l’écrire. L’impasse est totale. Ce n’est pas seulement sa position sexuelle qui s’écroule. Son corps n’attire plus, elle n’est plus désirée, exclue du monde qui détermine les genres, les places, les plaisirs. Le film fait sentir que lorsque le phallisme courant s’efface, alors le logos est emporté avec lui. Si le phallogocentrisme ne fait plus monde, que mettre à sa place ? Il n’y a plus ni père, ni oncle, ni mari, et si la belle-mère n’est que leur tenant-lieu, alors ce qui reste apparaît comme folie. Il n’y a plus de socialité qui compte, de règles de comportement, de rapport à autrui. Le double effondrement du phallique et du logique laisse place à une interrogation impossible à formuler, à l’inaptitude à penser, au règne du rien. Grace aime son fils, son bébé, elle aime aussi son conjoint Jackson qu’elle récuse, mais ils ne suffisent pas pour reconstruire un univers. Elle ne vit nulle part, et n’a nul substitut à l’absence.

On peut associer cette situation à un ébranlement : la crise du patriarcat. Quand une domination séculaire perd sa légitimité, que peut-on mettre à sa place ? C’était déjà la question posée par Une femme sous influence (John Cassavetes, 1974) ou Mother (Darren Aronovsky, 2017), où l’actrice principale était la même, Jennifer Lawrence. Les hommes sont privés de leur virilité, les femmes doivent trouver leur chemin en-dehors du cadre dans lequel elles ont vécu, et aucun backlash ne permet de revenir en arrière. L’embarras de Jackson interprété par Robert Pattinson (vraiment embarrassé) et l’extraordinaire tourment de Grace interprétée par Jennifer Lawrence (vraiment tourmentée, car l’actrice a vécu deux grossesses et n’est pas étrangère à la dépression dite maternelle), ne sont pas feints. Ils renvoient à la difficulté de concevoir un monde dont les fondations sont altérées. Dans la scène finale, Grace ne s’est pas déshabillée, ce sont ses vêtements qui l’ont abandonnée. Elle n’a pas décidé d’aller dans la forêt, celui qui l’a conduite là est l’homme qui l’aime encore, Jackson, qui souhaiterait arranger les choses sans restaurer l’ancienne relation sexuelle (mais c’est impossible). Quant à l’incendie, c’est déjà au-devant d’elle qu’il s’est allumé seul. Elle n’aura jamais trouvé de chez soi.

  1. Le roman Die, My Love de l’écrivaine argentine Ariana Harwicz (écrit en 2012, traduit en anglais en 2017) dont s’inspire le film n’est pas situé dans le Montana, mais dans la France rurale. ↩︎
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Pierre Delain

Initiateur et auteur du blog "Cinéma en déconstruction"

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