Toute croyance repose, en dernier recours, sur un témoignage
Il est des films qui, comme on le dirait des humains, témoignent. Je ne parle pas de la représentation, dans le film, de personnes qui témoignent, comme l’Indien Segundo vers la fin du film Les Colons (Felipe Galvez-Haberle, 2023), ni d’un témoignage au sens documentaire du terme (filmer quelqu’un qui raconte son expérience), ni de ce dont le réalisateur, le scénariste ou le chef opérateur (par exemple) peut attester personnellement, ni d’une scène particulière qui montrerait tel ou tel événement, je parle du témoignage du film lui-même, en tant que film. En montrant des images, en reconstituant des archives, en restituant des discours, il entre en résonance avec un réel. Il n’est pas nécessaire pour cela que la description soit précise, ou factuelle. Le même film chilien, Les Colons, témoigne de ce qui est arrivé aux Mapuches en faisant ressentir aux spectateurs ce qu’ils ont ressenti. Concernant les Indiens d’Amérique, on peut mentionner d’autres films qui opèrent de la même façon : Killers of the Flower Moon (Martin Scorsese, 2023), L’étreinte du serpent (Ciro Guerra, 2015) ou Eureka (Lisandro Alonso, 2023). Ces récits sont à la fois basés sur des archives, des connaissances, et fictifs, réélaborés, réinventés. Il en va avec eux comme avec un témoin classique : on peut les croire ou ne pas les croire, chacun reste libre, mais si on les croit, ils témoignent avec autant d’efficacité que si les événements avaient été vus directement par la caméra.
Ce mécanisme est spectaculairement mis en valeur par un film entièrement imaginé ou fabriqué, à partir de rien, par ses auteurs, un film au scénario complexe et improbable : Anatomie d’une chute (Justine Triet, 2023). Tout est calculé pour que la vérité soit inaccessible, incertaine. La chute de Samuel Maleski est-elle un accident, un meurtre ou un suicide ? Aucun élément factuel ne permet de trancher avec certitude, ce qui oblige le fils aveugle, Daniel Maleski, à tenter une expérience douloureuse avec son chien qui confirme, selon lui et indirectement, le récit de sa mère Sandra, qui raconte que plusieurs mois auparavant, Samuel avait tenté de se suicider. Daniel n’apporte aucune preuve supplémentaire, il ne fait que témoigner de sa conviction. S’il l’emporte, c’est parce que le malaise du chien, dont il a été le témoin avec Marge, son accompagnatrice, est réel. La connexion avec l’histoire est lointaine, délicate, on pourrait la contester mais la résonance est évidente pour tous, y compris l’avocat général. Si le malaise a été réel, la tentative de suicide l’a aussi été, et donc la mère, Sandra, est innocente. Si le réel fait irruption, ce n’est pas seulement en raison de l’argument de Daniel, c’est parce que dans son ensemble, le film témoigne de cet aboutissement.