Un film auquel on croit témoigne de ce qu’il est, en tant que film
Les penseurs du cinéma évoquent souvent la suspension d’incrédulité. « Je sais que le film est une fiction, mais j’accepte, pendant le temps de la projection, d’oublier ce savoir ». C’est une croyance fragile, flottante, suspendue au plaisir qu’on éprouve en se laissant aller à la contemplation. Pour que cette croyance soit possible, il faut qu’une confiance soit instaurée, dont le film pose les conditions. Dans le cas d’un documentaire, cette confiance est implicite : le spectateur doit supposer que le film rend compte avec sincérité du référent. Il ne voit pas le réel, mais il en voit un double, un substitut, une copie ou une honnête interprétation. André Bazin croyait au privilège de ce rapport au réel, qu’il fallait préserver par certaines techniques comme la profondeur de champ ou le plan-séquence. On peut présenter autrement ce thème en parlant de témoignage. Un témoin ne peut jouer ce rôle que si l’on croit en lui, s’il est crédible. Il en va de même pour un film : il faut que d’une façon ou d’une autre il accroche à la subjectivité du spectateur. Les décors ou les effets spéciaux sont acceptables s’ils satisfont à cette accroche, quels qu’en soient les moyens. Dans ce cas ce n’est pas le référent qui apporte la crédibilité, c’est le film lui-même, en tant que tel. Il y a dans ce film des éléments qui font chuter l’incrédulité.
L’expérience vécue par Jean-Luc Godard, Jean-Pierre Gorin et Anne-Marie Miéville entre 1970 et 1975, à propos d’un film qui devait s’appeler Jusqu’à la victoire et qui est devenu, plusieurs années plus tard, Ici ou Ailleurs, met l’accent sur cette question. Le film ayant été commandé au groupe militant Dzga Vertov par le comité central de l’Organisation de Libération de la Palestine, le scénario initial, très structuré, était organisé autour des slogans La guerre prolongée, La volonté du peuple, La lutte armée, Le travail politique ou C’est la lutte finale. Revenus à Paris, les auteurs se sont rendus compte que le résultat aurait été un pur film de propagande, auquel eux-mêmes ne pouvaient pas croire, et encore moins les spectateurs. Après bien des hésitations et la rupture avec Jean-Pierre Gorin, Godard et Miéville ont décidé d’associer les rushes à d’autres images pour monter un autre film. C’était un aveu, puisque la structure de fiction du pseudo-documentaire était révélée (avec le célèbre passage où une fausse femme enceinte déclare qu’elle est prête à sacrifier des enfants qui n’existent pas), mais aussi une nouvelle tentative de faire vrai. Il fallait pour cela un film autocritique, contenant des assertions théoriques sur la fonction de l’image, et aussi de nombreuses images, affirmations, associations ou parallélismes auxquels le spectateur pouvait croire. Ce n’était pas moins propagandiste, mais plus comestible. Un nouveau témoignage était produit, tout aussi inventé, mais cette fois compatible avec le cinéphile français. Il n’y avait pourtant rien de nouveau dans le film, aucune image réelle.
Plusieurs décennies plus tard, on peut trouver un mécanisme analogue dans un pur film de fiction, entièrement imaginé ou fabriqué à partir de rien, au scénario particulièrement complexe, voire improbable : Anatomie d’une chute (Justine Triet, 2023). L’enjeu du film est justement la crédibilité. Tout est calculé pour que la vérité soit inaccessible, incertaine. La chute mortelle de Samuel Maleski est-elle un accident, un meurtre ou un suicide ? Aucun élément factuel ne permet de trancher avec certitude, ce qui oblige le fils aveugle, Daniel Maleski, à tenter une expérience douloureuse avec son chien qui confirme, selon lui, le récit de sa mère Sandra, soupçonnée de meurtre. Sandra est la seule à prétendre que Samuel avait des tendances suicidaires. Il se trouve qu’au moment de la chute, le chien de la famille a eu un malaise après avoir absorbé une nourriture abandonnée par le père, Samuel. Cela ne démontre rien, mais prouve que le suicide est crédible. Le jeune Daniel met en scène un nouveau malaise du chien, réel, dont témoigne son accompagnatrice Marge. Il ne fait que témoigner de sa conviction, mais emporte par ce moyen la conviction des jurés. La connexion avec l’histoire est lointaine, délicate, on pourrait la contester mais la résonance est évidente pour tous, y compris l’avocat général. Si le malaise a été réel, la tentative de suicide l’a aussi été, et donc la mère, Sandra, est innocente. Si le réel fait irruption, ce n’est pas seulement en raison de l’argument de Daniel, c’est parce que dans son ensemble, le film témoigne de cet aboutissement. Voici donc illustrée, par un film, la fragilité de la vérité. Le film laisse entendre que la croyance ne repose que sur son témoignage indirect (à lui, le film).
Tout cela conduit à soutenir qu’il est des films qui, comme on le dirait des humains, témoignent. Je ne parle pas de la représentation, dans le film, de personnes qui témoignent, comme l’Indien Segundo vers la fin du film Les Colons (Felipe Galvez-Haberle, 2023), ni d’un témoignage au sens documentaire du terme (filmer quelqu’un qui raconte son expérience), ni de ce dont le réalisateur, le scénariste ou le chef opérateur (par exemple) peut attester personnellement, ni d’une scène particulière qui montrerait tel ou tel événement, je parle du témoignage du film lui-même, en tant que film. En montrant des images, en reconstituant des archives, en restituant des discours, il entre en résonance avec un réel. Il n’est pas nécessaire pour cela que la description soit précise, ou factuelle. Le même film chilien, Les Colons, témoigne de ce qui est arrivé aux Mapuches en faisant ressentir aux spectateurs ce qu’ils ont ressenti. Concernant les Indiens d’Amérique, on peut mentionner d’autres films qui opèrent de la même façon : Killers of the Flower Moon (Martin Scorsese, 2023), L’étreinte du serpent (Ciro Guerra, 2015) ou Eureka (Lisandro Alonso, 2023). Ces récits sont à la fois basés sur des archives, des connaissances, et des fictions réélaborées, réinventées. Il en va avec eux comme avec un témoin classique : on peut les croire ou ne pas les croire, chacun reste libre, mais si on les croit, ils témoignent avec autant d’efficacité que si les événements avaient été vus directement par la caméra.