Sur l’Adamant (Nicolas Philibert, 2022)

Brouiller les frontières de la folie : une tentation de réalisateur, nécessaire, souhaitable, utopique et irréalisable

Comme dans le précédent film de Nicolas Philibert (La moindre des choses, 1996), le plus impressionnant, le plus frappant, dès le début du film1, c’est-à-dire dès la chanson entonnée par un « patient », c’est la souffrance2. Ces gens, qu’on appelle des pensionnaires, des soignés, des usagers, des « adultes souffrant de troubles psychiatriques », voire des participants ou des passagers, tous les mots sont bons plutôt que de parler des fous, première façon de nier la frontière qui les sépare des autres, les soignants, les médecins, les animateurs3, tous sont des acteurs, en jouant sur le double sens du mot : acteurs de leur participation à la vie du bateau et acteurs du film que Nicolas Philibert est en train de tourner, lui-même interpellé, impliqué dans l’action à laquelle il participe lui aussi en tant qu’acteur. Il n’y a plus de fou, plus de symptôme, mais de la poésie, de la beauté, des paroles, des performances, à peine quelques troubles psychiques vaguement distincts de la norme, avec le même présupposé dans les deux films : Rien qui distingue a priori les soignants des soignés. À priori, rien ne les distingue, mais en réalité, dans le film comme dans le hors champ qu’on ne voit pas mais qu’on suppose, ils se distinguent absolument. Le film tente de mettre « sur le même plan » au sens cinématographique des personnes qui ne jouent pas exactement dans la même catégorie.

Ce qui est adamant, c’est ce qui a la qualité du diamant, c’est-à-dire, pour la signification du mot en anglais, ce qui est inflexible, catégorique, ce qui ne change pas d’avis4. Ainsi en va-t-il de la folie qui, au-delà des effets formels (soignés et soignants à égalité autour d’une même table), insiste et se répète lourdement, dans le réel, comme on dit. Les soignants sont sensibles, bienveillants, mais l’essentiel, c’est-à-dire la souffrance, n’est pas la leur. Leur visage n’est pas tordu, cassé, leur regard n’est pas terrorisé, ils n’ont pas à craindre une crise s’ils arrêtent leurs médicaments. Et pourtant il faut mettre en question la séparation entre différentes catégories d’humains, la rejeter, la nier, pour des raisons de principe essentielles. Dans le travail de Nicolas Philibert, c’est ce Il faut qui interroge. Il faut que nous soyons tous sur le même bateau, cette assertion a valeur d’évidence, sans laquelle le film n’aurait pas remporté l’Ours d’or à Berlin. Extrait d’une interview : « C’est une façon de dire que l’on fait partie du même monde, que l’on a quelque chose en commun. C’est une manière au fond d’abattre cette prétendue frontière que certains veulent à tout prix ériger entre les gens qui seraient soi-disant normaux et ceux qui ne le seraient pas ». Pourquoi, alors, ces gens se trouvent-ils sur l’Adamant ou dans la clinique de La Borde ? Il se pourrait qu’en niant la frontière, on se débarrasse aussi de l’altérité. S’il n’y plus de symptôme, plus d’étiologie, plus de nosologie, alors il n’y a plus de folie, et nous en sommes nous-mêmes protégés. Cette normalisation du fou, c’est aussi la normalisation de la folie en nous. Si les fous eux-mêmes ne sont pas fous, alors je ne peux pas être fou. Mais, quoiqu’on en dise, il y a de la folie, y compris en nous. Le fait que l’Adamant soit lui aussi une institution5, une sorte de bulle, de merveille architecturale coupée de son environnement par les quais d’un côté, la Seine de l’autre, trace les bornes de cette folie dont on ne veut plus entendre parler.

  1. L’Adamant est une péniche ancrée quai de la Rapée, à Paris, près du pont Charles de Gaulle, face à la BNF et la Cité du Design. ↩︎
  2. Dans le film de 1996, il s’agit de J’ai perdu mon Eurydice, chanson de Christoph Willibald Gluck : « J’ai perdu mon Eurydice, / Rien n’égale mon malheur / Sort cruel ! quelle rigueur ! / Rien n’égale mon malheur ! Je succombe à ma douleur ! ». Dans le film de 2022, il s’agit de La bombe humaine, de Téléphone : « la bombe humaine tu la tiens dans ta main / Tu as l’détonateur juste à côté du cœur / La bombe humaine see’est toi elle t’appartient / Si tu laisses quelqu’un prendre en main ton destin / See’est la fin, la fin ». ↩︎
  3. L’équipe (qui se qualifie parfois elle-même d’équipage) est composée d’une vingtaine de personnes : psychiatres, psychologues, cadres de santé, infirmiers, ergothérapeutes, psychomotricien, éducateurs, agents de service hospitalier. Pour soutenir une telle initiative qui accueille 30 à 40 patients par jour, il faut une structure forte. ↩︎
  4. Ce nom a été choisi lors d’ateliers auxquels participaient des patients. C’est la contraction d’ « adamantin » (le cœur du diamant) et de « amant ». ↩︎
  5. Fondé à l’initiative de l’hôpital Esquirol, qui relève des hôpitaux de Saint-Maurice (94), il dépend du pôle psychiatrique Paris-Centre. ↩︎
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Pierre D.

Initiateur et auteur du blog "Cinéma en déconstruction"

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