Phantom of the Paradise (Brian de Palma, 1974)

Il n’y a pas qu’une puissance souveraine de l’artiste, mais deux, qui ne peuvent que naître et mourir en même temps

Winslow est introduit dans le film comme l’artiste naïf, faible, incapable de se défendre, mais la suite montre qu’il possède en lui une formidable puissance. Pour sortir du bagne (Sing Sing1), il faut briser les murs, ce qui exige une force colossale. Il brisera une deuxième fois le mur quand il sera enfermé par Swan dans les locaux du Paradise. Cette énorme violence qui est en lui, c’est celle du souverain-créateur. Il faudra que sa puissance divine ou quasi-divine excède celle du diable. Il n’a plus ni voix, ni visage, ni dents, il semble être devenu l’esclave de Swan, cette figure d’affairiste satanique avec laquelle il a signé un contrat, mais il y a en lui une puissance encore plus puissante qui ne concerne pas seulement les murs, mais le contrat lui-même. Winslow possède la faculté de rendre le contrat avec le diable inopérant. D’où lui vient cette faculté? Pas de son amour pour Phoenix, car Phoenix est elle-même subordonnée à sa musique2. Sa formidable puissance vient de sa passion pour l’art. S’il aime Phoenix, c’est parce qu’elle est la seule à pouvoir chanter sa partition, qui est pour lui l’incarnation de l’art pur. Il compose une musique unique destinée à une chanteuse unique, Phoenix3, alors que les chanteurs rock ou pop qui cherchent à séduire le public par tous les moyens sont voués à la répétition et à la mort. Swan a pour seul critère l’appréciation de la foule, mais la foule est versatile. Winslow ne l’est pas, il crée une œuvre absolument singulière, irremplaçable. Néanmoins à la fin du film, Winslow et Swan meurent tous les deux. Les deux versants de la figure de l’artiste disparaissent en même temps, sous les applaudissements d’une foule persuadée que cette disparition fait partie du spectacle, incapable de distinguer entre le bien et le mal. Phoenix prend alors conscience de qui est le « véritable » artiste. Le côté moral du film, c’est que par le regard de Phoenix Dieu triomphe sur Satan, mais son côté immoral, c’est que ces deux figures de l’art-souverain sont tellement liées qu’on ne peut pas les séparer. Ils marchent ensemble vers le succès ou vers l’échec. On peut rapprocher cette conclusion de celle du film de Powell et Pressburger, Red Shoes. Lermontov doit lui aussi faire son deuil de son idéal de l’art pur. Le souverain absolu ne peut pas se passer de l’artiste vivant, forcé à se compromettre avec les banalités de l’existence. Mais cette conclusion inéluctable est aussi une tragédie, c’est le deuil de l’art en général.

  1. Tu chanteras, tu chanteras. ↩︎
  2. Jusqu’à la fin du film Phoenix ne le reconnaît pas. Elle accepte de coucher avec Swan qui a lancé sa carrière. Au fond, Phoenix ne mérite pas cet amour. ↩︎
  3. C’est une chanteuse assez classique. ↩︎
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Pierre D.

Initiateur et auteur du blog "Cinéma en déconstruction"

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