JLG-JLG- Autoportrait de décembre (Jean-Luc Godard, 1994)

En répétant deux fois son nom dans le titre « JLG/JLG », Jean-Luc Godard redouble et redouble et dissémine l’écho de sa propre voix

Ce qui, dès le départ, fait choc dans ce film, c’est la voix de Godard. Tout est organisé autour de sa voix. Tout y est subordonné. En général, dans un film, on n’entend pas la voix du réalisateur (il y a bien sûr beaucoup d’exceptions). Là, on l’entend, et même, on n’entend que ça. La voix de Godard fait irruption, effraction, et avec elle toutes sortes de bruits, de musiques, d’images, de textes, de dessins, de schémas, etc. On peut prendre ce film comme illustrant la façon dont la voix s’exprime dans le monde d’aujourd’hui. Contrairement à d’autres civilisations où la voix a encore tout son poids dans la vie réelle, la voix contemporaine n’est audible qu’à travers de multiples montages, plus ou moins artificiels. Dans son usage courant, elle est dévalorisée, tellement dévalorisée qu’on ne l’entend qu’à condition qu’elle soit soutenue par des béquilles. Godard, lui (c’est pour ça qu’il est exceptionnel) ne refoule pas sa propre voix. Les citations qu’il profère ne valent pas pour elles-mêmes, elles valent par leur contexte, pour leur contribution à la dissémination des voix.

Godard est l’auteur cinématographique par excellence. Quand il parle de lui-même dans son autoportrait, Autoportrait de décembre, organisé autour de sa voix, il se nomme J.L.G. J.L.G, il redouble son nom, il le démultiplie (J.L.G. par J.L.G dit-il, sans préciser s’il s’agit d’interprétation ou de multiplication). Il n’y a pas qu’un J.L.G., il y a l’autre, qui filme en exhibant sa voix. Il ne peut pas y avoir de refoulement. Il y en a si peu que la voix occupe tout l’espace, exactement comme si elle était refoulée. Ainsi Godard réussit-il à rendre compte de son époque par son art. Ce n’est pas n’importe qui qui parle, c’est J.L.G., sa voix est supposée peu banale, à la fois singulière, personnelle, immédiatement reconnaissable, disséminée et spatiale, c’est-à-dire contemporaine. La voix de Godard est la voix du monde actuel. Elle se diffuse sur tout l’espace de l’écran, tout en restant voix. C’est là qu’est la différence. Usuellement, la voix dispersée devient image, mais dans Godard elle reste voix. L’image de Godard, c’est de la pure voix, il n’a même pas besoin pour cela de parler, ni même d’ailleurs de faire de l’image. Il lui suffit de montrer des bibliothèques, des reproductions, de passer des extraits de films. C’est stupéfiant, mais ça marche. Quand il se décide à parler et aussi à faire de l’image (c’est ce qu’on appelle le cinéma), ça donne de l’espace vocal à l’état pur : une invasion vocale qui se donne pour ce qu’elle est, un peu comme le fantasme du pervers (affiché, étalé, déployé) par opposition au fantasme du névrosé (caché, honteux, dissimulé).

Ce sont des déclarations, des assertions, des affirmations, des allégations, des propositions, des énonciations, des jugements, des prescriptions, des descriptions (des citations toujours, provenant des autres ou de lui-même), (parfois des calculs), des noms, des appréciations, des condamnations, des jurons, des félicitations, des interrogations, à entendre, à écouter, à discuter, à oublier, à prendre ou à laisser. Des fonctionnaires passent, et aussi une jolie femme peu habillée (en écho à celles des tableaux, aussi peu vêtues, des seins en forme de fruits) qui fait le ménage et contribue elle aussi à la dissémination de la parole. Ils sont plusieurs à parler mais la ventriloquie de J.L.G. J.L.G. ne cesse jamais, c’est toujours sa voix à lui, enregistrée ou pas, décalée ou pas, transformée ou pas, montée ou pas, mutée ou pas, coupée ou pas (comme un film) mise en scène par le vrai professionnel, le metteur en scène.

On sort de chez lui, on arrive à ce qui ressemble à un hôpital, à moins que ce (ne) soit un laboratoire, avec des machines, des appareils, des disques, des tourne-disques. On marche le long du lac un jour de vent, on entend le bruit des vagues, on les voit, on s’arrête au bord d’une route mouillée, d’un champ enneigé ou d’un terrain marécageux, on avance dans une forêt, on écrit, on lit des titres de films, on brûle des allumettes, on joue au tennis, on s’éclaire, on exige, on promet, on traduit, on se sacrifie, on fait appel à l’amour, et finalement que reste-t-il ? Il ne reste que la voix de Godard.

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Pierre D.

Initiateur et auteur du blog "Cinéma en déconstruction"

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