L’Idiot (Pierre Léon, 2008)

La souveraine innocence de l’amour inconditionnel face à la femme bafouée, envoûtante, souveraine elle aussi, qui calcule son plaisir

Nastassya Filippovna1 est au-dessus des lois car « elle appartient à la rue », comme elle le dit. Pour être fidèle à sa nature, elle ne peut se marier qu’avec Rogogine, qui n’est pas moins homme des rues, vulgaire et violent. Le prince Mychkine est lui aussi au-dessus des lois, mais c’est à cause de sa prodigieuse honnêteté, qui confine à la bêtise. Elle occupe un appartement que lui a prêté Afanassy Ivanovitch Totsky, son tuteur et probablement violeur, et le prince Mychkine arrive dans cet appartement sans y avoir été invité. Elle affirme un rapport à l’argent utilitariste, décomplexé, tandis que lui hérite d’une grande fortune sans l’avoir cherché. Que tous deux, par rapport à la société russe qu’ils fréquentent, soient essentiellement illégitimes ne peut que les rapprocher, mais dans un autre sens, ils sont si différents qu’ils ne peuvent pas se rencontrer. La princesse de la voyouterie ne peut pas s’unir au prince de l’asocialité.

Dans cette soirée où tout le monde s’ennuie, on trouve un jeu : que chacun raconte ce qu’il a fait de pire dans sa vie. Ils sont quelques-uns à raconter une histoire, mais la maîtresse de maison procède autrement : elle agit, en se prenant elle-même comme objet de marchandage. Qui aura le droit de se marier avec elle ? Le voyou Rogogine2 offre 100.000 roubles probablement mal gagnées et Mychkine sa fortune d’un montant bien supérieur. Après avoir récusé tous ses admirateurs, y compris le prince, elle finit par partir avec son semblable Rogogine. N’est-ce pas la pire des décisions ? 

Les deux personnages incarnent le contraste entre deux souverainetés : d’un côté l’exception absolue, inconditionnelle, incapable de calculer et aussi de se faire aimer, de l’autre celle qui donne la priorité au plaisir, calculatrice, aimée par autant d’hommes qu’elle le désirera. Tous deux fascinent, chacun à sa façon. Tous deux partagent une souveraineté impartageable. Chacun à sa manière, ils sont tous deux narcissiques par indifférence à l’opinion d’autrui. Sous le regard des autres, ils peuvent être tous deux méprisés ou admirés, le prince par son manque d’orgueil et Nastassya par son cynisme. Malgré la sincérité du prince ou à cause d’elle, ils sont aussi étrangers l’un que l’autre à la morale des lieux. Tous deux sont des exceptions qui tranchent sur leur environnement.

  1. Interprétée par Jeanne Balibar. ↩︎
  2. Interprété par Vladimir Léon, tandis que Pierre Léon joue le rôle du général Epantchine. Ils sont tous deux les fils de Max Nissim Léon, qui fut correspondant du journal L’Humanité en Union Soviétique de 1958 à 1975, une façon d’être voyou sans l’être. ↩︎
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Pierre D.

Initiateur et auteur du blog "Cinéma en déconstruction"

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