Le Deuxième Acte (Quentin Dupieux, 2024)

La tentation d’une mise en abyme autobiocinématographique sans fin, où le film ne renvoie qu’au film et le cinéma qu’au cinéma

C’est le film par lequel on entre officiellement dans le festival de Cannes , le film d’ouverture 2024. Quatre personnages : David, Willy, Florence, Guillaume, et quatre acteurs célèbres (ou supposés tels) : Louis Garrel, Raphaël Quenard, Léa Seydoux, Vincent Lindon, plus un cinquième personnage, le serveur-figurant Stéphane, incarné par un acteur beaucoup moins connu spécialisé dans les voix off, Manuel Guillot. La subtilité du film, c’est qu’entre ces deux niveaux se dresse un troisième niveau, un niveau intermédiaire : cinq acteurs fictifs qui ne sont ni les personnages, ni les acteurs réels. Louis Garrel incarne un acteur qui incarne David, Raphaël Quenard incarne un acteur qui incarne Willy, etc. On peut nommer A1, A2, A3, A4, A5 ces cinq acteurs fictifs. Exemples : A3, incarnée par Léa Seydoux, joue le rôle de Florence dans le film, ou bien : A4, incarné par Vincent Lindon, joue le rôle de Guillaume dans le film. Le cas de A5 est un peu plus compliqué, car il se suicide deux, voire trois fois (dans le film et en-dehors du film) : en tant que Stéphane (personnage), en tant que A5 (acteur fictif), et en tant qu’acteur (réel) peu connu, car Manuel Guillot, par ce film, accède au rang d’acteur célèbre. La difficulté de cette histoire, c’est qu’au fond les acteurs effectifs ne se livrent jamais comme personnes. Ce sont tous des créatures de Quentin Dupieux, qui ne se livre guère, car il se présente lui-même comme une Intelligence Artificielle1. Les véritables Louis Garrel, Raphaël Quenard, Léa Seydoux, Vincent Lindon, Manuel Guillot et Quentin Dupieux sont bien protégés, jamais ils ne laissent échapper quoi que ce soit d’eux-mêmes. Le film ne porte pas sur ces personnes singulières dont il se trouve que le métier est d’être acteur (ou actrice), ou réalisateur, mais sur des stéréotypes. Des stéréotypes d’acteurs incarnent des stéréotypes de personnages sans substance, qui défilent à l’écran en un travelling interminable2. La déréalisation atteint son sommet. C’est un film sans référent – c’est-à-dire sans monde, ou dont le seul référent serait, si cela était possible, le cinéma dans son ensemble. Les acteurs, comme les personnages, ne vivent que dans un bâtiment préfabriqué, le restaurant Le Deuxième Acte, une construction aussi provisoire et fictive que le monde des acteurs.

En tant que procédé cinématographique, la mise en abyme existe depuis l’origine. C’est toujours Georges Méliès qui joue dans les films le rôle de George Méliès, même s’il ne se livre pas plus que, par exemple, Vincent Lindon dans Le Deuxième Acte. Le personnage surnommé Charlot, incarné par Charlie Chaplin, joue lui-même le rôle de l’aventurier, du soldat, du professeur ou du kid, ce qui efface la personnalité du vrai Charlie Chaplin. Les trois niveaux sont déjà là, ainsi que le quatrième, celui du stéréotype. La différence, c’est que désormais cette mise en abyme est le thème du film. On ne joue plus implicitement la mise en abyme, on l’expose explicitement, comme s’il fallait trahir un secret qui n’en est pas un. Le renvoi à la biographie des acteurs qui fait de chaque film un ensemble d’autobiographies d’acteurs est remplacé par une autobiocinématographie dans laquelle le procédé cinématographique efface l’auto-bio. C’est le cinéma lui-même qui se révèle dans le cinéma qui se révèle dans le cinéma3, etc. Dans le dossier de presse, Quentin Dupieux fait remarquer que le film « contient déjà de façon extrêmement limpide sa propre analyse ». La paraphrase, dit-il, est inutile, car « Le Deuxième Acte ne cache absolument rien ». Tout se passe comme si le cinéma lui-même s’auto-affectait, comme s’il fabriquait souverainement sa propre référence. À force de pousser toujours plus loin la mise en abyme, on transforme le cinéma en une boîte de camembert qui, finalement, ne contient plus rien, pas même du fromage. Choisir un tel film pour ouvrir le Festival de Cannes est en même temps un aveu, un éclat de rire et un choix d’autodérision qui résume à lui seul l’histoire du cinéma, et peut-être aussi l’histoire du festival, de tous les festivals. Mais après tout l’autodérision est aussi un thème, et la parodie de politiquement correct qui ouvre le film dans un plan-séquence de 13 minutes aura été un pendant de l’autre ouverture du festival, celle de Judith Godrèche4, en 17 minutes. S’il fallait en définitive (ou en désespoir de cause) inventer à ce film un référent, lui trouver un monde dans lequel s’insérer, ce serait la cérémonie d’ouverture des 14 et 15 mai 2024, ce huis-clos observé du dehors par quelques millions de voyeurs.

  1. Une machine à fabriquer des scénarios jouant sur la mise en abyme. ↩︎
  2. Un rail de 650 mètres, dans un stade au bord du périphérique, c’est mesuré. ↩︎
  3. Ou encore : les acteurs qui renvoient aux acteurs qui renvoient aux acteurs, etc. ↩︎
  4. Son court-métrage, Moi aussi, a été projeté le 15 mai au Cinéma de la plage, le lendemain de la cérémonie d’ouverture. ↩︎
Vues : 6

Pierre D.

Initiateur et auteur du blog "Cinéma en déconstruction"

Vous aimerez aussi...

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *