Le gâteau préféré (Maryam Moghadam et Behtash Sanaeeha, 2024)

Un dernier désir au-delà de tout désir : mourir vivant
C’est un film politique spécifiquement iranien, étroitement lié à la situation du pays en 2022 au moment du tournage clandestin, pendant le mouvement Femme, Vie, Liberté, et c’est aussi un film universel sur la question de la mort, qui pourrait avoir été tourné n’importe où, et presque n’importe quand. Il pose deux questions indissociables quoique différentes : Comment vivre ? En une soirée, la réponse est esquissée. Comment mourir ? La réponse n’est pas seulement esquissée, mais effective, dans la même soirée. Le vivre et le mourir ont le même ennemi : la solitude. Il n’est pas sûr qu’on vive toujours seul, il y a des exceptions, des formes vivantes de vie en commun, mais on meurt toujours seul. Mahin, 70 ans1, vit seule depuis la mort de son mari dans un accident de voiture, il y a trente ans. Sa fille est partie à l’étranger, et elle est restée isolée dans sa grande maison de Téhéran, où ses copines ne lui rendent visite qu’une fois par an. Son seul plaisir est sa cour privée, son jardin fleuri. Mais voici qu’elle décide de changer son quotidien. Elle en a marre de se préparer les repas pour elle toute seule, il lui faut un homme. Elle fait une tentative dans une boulangerie, dans l’ancien hôtel Hyatt ou dans un parc, mais ça ne marche pas. En tant que veuve de militaire, elle reçoit des coupons pour prendre des repas dans un restaurant réservé aux retraités de l’armée. C’est là qu’elle repère un homme de son âge, Faramarz2, ancien militaire et actuellement chauffeur de taxi. La première transgression est de faire le premier pas. C’est elle qui s’invite dans le taxi et exprime sa frustration, sa tristesse, sa solitude. L’homme vit solitairement lui aussi. Il a divorcé depuis longtemps d’une femme religieuse avec laquelle il ne s’entendait pas, et exerce ce métier depuis 20 ans, sans aucune perspective, aucune joie ni aucun plaisir. Il accepte sans hésiter de se rendre chez elle. Elle lui offre son bien le plus précieux, une grande bouteille de vin, et il boit avec plaisir. Il lui confie sa plus grande angoisse, qui est de mourir seul chez lui, sans que personne n’y fasse attention, sans que nul ne s’en rende compte. S’il lui reste un désir, c’est d’éviter cette solitude-là. « Qu’est-ce que ça peut faire ? » demande Mahin. Il ne sait pas quoi répondre, mais qu’a-t-il d’autre à craindre dans cette vie qui n’est plus une vie.
Il semble que Faramarz ait été lucide dès le premier instant. Il s’arrête sur le chemin pour acheter un médicament à la pharmacie, dont on devinera plus tard qu’il n’est pas véritablement destiné à soigner, mais à lui permettre de tenir jusqu’à la fin de la soirée. Elle, elle a encore des projets d’avenir, mais lui, il envisage à l’avance que sa soirée chez la dame soit la dernière, qu’elle se termine par son propre décès. Ce n’est pas un hasard s’il meurt souriant, couché sur le lit de Mahin. Il faut à la vieille dame quelques minutes pour comprendre, mais elle répond à son désir : elle le lave soigneusement, lui met dans la bouche un peu de son gâteau préféré à la fleur d’oranger, l’enveloppe dans une couverture, fait creuser un trou, et l’inhume dans son jardin, à l’endroit où ils avaient envisagé de faire fermenter du raisin pour confectionner eux-mêmes leur propre vin3. Le titre du film, le gâteau préféré, ne renvoie pas aux goûts gastronomiques de Mihan, mais au dernier don qu’elle ait pu lui faire, un don de vivant. Socialement, Mahin et Faramarz étaient déjà morts dans les deux. En chantant et dansant une dernière fois, ils se sont conduits en vivants. Tel est le message politique du film : avec la répression, les sanctions, la pauvreté, les Iraniens sont déjà à moitié morts. Que leur mouvement se nomme Femme, vie, liberté, témoigne de ce qui leur manque. Faramarz a pris la meilleure décision qu’il pouvait prendre : mourir vivant, tandis que Mihan, sans le savoir, a mis en place les conditions de cette décision. Certains critiques regrettent la fin du film, qui leur semble sinistre et plaquée – mais ils se trompent. Ce final est le cœur même du film. Il ne s’agit pas seulement d’affirmer que, même dans un contexte mortifère, on peut vivre une soirée agréable, sympathique. Il s’agit de regarder en face sa propre mort, aussi déplaisant cela soit-il. Pendant la guerre, Faramarz risquait sa vie mais n’était qu’un simple pion. On ne lui a offert en récompense qu’une sépulture vide dont il ne veut pas. Il sera inhumé comme personne unique, absolument singulière, par une personne unique, absolument singulière.
Le pouvoir accuse ce film de propagation de la débauche. Au détour d’un parc, Mahin défend une jeune femme qui porte mal le voile. Revenue chez elle, Mahin se maquille, invite un homme, écoute de la musique, boit de l’alcool, danse au milieu du salon et va même jusqu’à prendre une douche avec lui, toute habillée. Se montrer comme telle, comme personne singulière, c’est cela qui est inacceptable. Il fallait perquisitionner chez le monteur pour saisir rushes et documents, confisquer les passeports des réalisateurs pour qu’ils ne puissent pas voyager (septembre 2023)4, les immobiliser par des poursuites judiciaires, les empêcher de se rendre à Berlin en février 2024 où leur film a été présenté sans l’aval des autorités et primé5. Tout cela est compréhensible, politiquement explicable. Mais l’autre intention du film, plus discrète, se manifeste dans le tableau reproduit derrière le couple, au moment où ils se photographient (voir l’image au début de cet article). Il s’agit du tableau de Jean-Honoré Fragonard, Le chiffre d’amour (1775-78), dont l’enjeu est réitéré dans les trois films The Souvenir de Joanna Hogg (2019-2021). Julie d’Etange, héroïne du roman de Jean-Jacques Rousseau La Nouvelle Héloïse, confrontée à l’amour impossible qu’elle entretient avec Saint-Preux, grave un « S » énigmatique dans l’écorce d’un arbre. Elle continue, comme la Julie du film, à aimer son amant au-delà de la mort. C’est cet amour au-delà de la loi, au-delà du souverain, qui vient réparer, dans la sphère privée, des vies gâchées.
- Interprétée par Lily Farhadpour, connue pour ses prises de parole en faveur des droits des femmes. ↩︎
- Interprété par Esmaïl Mehrabi. ↩︎
- Dans sa jeunesse, Faramarz foulait lui-même le raisin avec les pieds, puis laissait fermenter le jus sous terre dans le jardin. ↩︎
- En septembre 2024, l’interdiction de quitter le territoire a été levée. ↩︎
- C’est l’actrice Lily Farhadpour qui les a représentés pour la remise du prix Fipresci du meilleur film. ↩︎