Hérédité (Ari Aster, 2018)

Il aura fallu, pour que le fils prenne la place de l’antéchrist, carboniser le père, décapiter les femmes, réduire le logos en cendres

La matriarche des Graham, Elen, meurt des suites d’une longue maladie. Tandis que sa fille Annie (la mère, maquettiste) et son gendre Steve (le père, psychiatre) assistent à cette fin prévisible avec leurs enfants Peter et sa sœur Charlie, tout ce qui unissait jusque là la famille se désagrège, se délite.

Qu’est-ce qu’un récit de formation, d’initiation aujourd’hui ? Le Bildungsroman ne repose pas sur des enseignants, des maîtres, mais des spectres. L’initiation est spectrale. Dans ce film, le héros (Peter), adolescent, suit une lumière dont il ne connaît pas la signification. Il finira comme roi couronné à l’insu de lui-même, sans savoir ce qui lui est arrivé. Sa mère (Annie), qui ne voulait pas de lui à sa naissance, qui a tout fait pour provoquer des fausses couches, se décapitera elle-même pour lui céder la place. La mère est une sorte de pharmakon : à la fois protectrice et tentatrice, à la fois aimante et haïssante. C’est elle qui oblige Peter à emmener sa petite sœur Charlie à une soirée dont elle ne reviendra pas. C’est elle qui découvre avec terreur les méfaits de Joan, une amie et complice. Elle voudrait protéger son fils de ces méfaits, mais tout ce qu’elle fait pour le protéger aboutit à l’initier au culte maléfique. Lui ne comprend rien, il ne fait que suivre la lumière. La mère est l’instrument de transmissions qui la dépassent, tandis que le père (Steve), hésitant, ne transmet rien. 

C’est un film où les autorités traditionnelles sont réduites à néant. La police est inexistante, le professeur du lycée est inaudible. Le père, seule personne sensible au principe de réalité, périra carbonisé. Peter, prédestiné à devenir le grand maître, n’est que l’instrument de puissances magiques héritées d’ancêtres inconnus (ou plutôt inconnues, car ce sont des femmes) qui agissent de l’extérieur. Il sera le seul à ne pas être décapité, mais au fond cela n’a pas d’importance, car il n’a pas de tête – juste un regard qui prend acte de ce qui arrive avec stupéfaction. Les traces spectrales triompheront.

La cabane, à l’extérieur de la maison, est le lieu de la transmission. C’est là que vont dormir la petite fille et la mère avant d’être décapitées. On accède à ce temple de l’extériorité par une échelle qui ressemble à l’échelle qui permet, depuis l’intérieur de la maison, d’accéder au grenier. Dans les deux cas, l’ascension délivre de l’autorité du père.

Je vais tenter d’analyser ce film à partir d’une séquence qui ne dure que quelques dizaines de secondes. Malgré l’insistance d’Annie (la mère) qui prétend que c’est le seul moyen pour sauver son fils, Steve (le père) refuse de jeter dans les flammes le cahier de dessins de sa fille (Charlie). Ce cahier, inspiré par la grand-mère, est porteur de la malédiction familiale, mais Steve n’y croit pas. Annie a essayé une première fois de le jeter elle-même au feu, mais ce geste n’a fait qu’attiser la malédiction (son bras s’est enflammé). Steve ne veut pas entretenir cette superstition, il pense que sa femme délire, qu’elle est malade. Il n’obéit pas à l’injonction de sa femme. Alors Annie s’empare du cahier et le jette dans la cheminée. Qu’est-ce qui arrive? Ce n’est pas elle qui est punie, c’est lui. La magie opère. Le corps de Steve s’enflamme d’un seul coup, il finit carbonisé. Malgré son ambivalence, Annie avait compris que la malédiction ne pouvait être arrêtée que par une volonté extérieure, une force pure, non contaminée. Seul Steve, porteur de la rationalité, représentant du monde de la logique ordinaire, pouvait s’opposer à la généalogie maternelle. Avec le chef de famille, c’est le logos qui est éliminé. La décapitation est générale. Après Charlie (décapitée dans un accident de voiture) et Peter, qui s’est cassé le nez dans un geste violent d’autodestruction, Annie, pendue au plafond du grenier, se tranche la tête.

Dans la généalogie maternelle, le deuil ne se fait jamais, il est toujours interrompu. La grand-mère Ellen revient par son amie et substitut, Joan, qui démonise les corps masculins. Charlie reste présente par l’intermédiaire de son cahier de dessins et par le bruit singulier qu’elle fait en claquant sa langue contre son palais. La schizophrénie du frère disparu d’Annie s’empare de toute la maison, et Annie elle-même n’est que l’instrument désespéré de cette revenance spectrale. Mais la généalogie de Steve, porteur du nom Graham, est complètement effacée. Le fils Peter devient le messie de la lignée maternelle. Du point de vue du père, il est sacrifié, et du point de vue de la mère, c’est un antéchrist. Steve, nouveau Joseph, n’est rien d’autre que le corps à travers lequel le démon Paimon aura engrossé sa femme Annie. 

Le film a pour enjeu la destruction de la verticalité. Steve est un être phallique, qui reste toujours droit, y compris au moment où son corps prend feu. C’est le seul élément solide de l’histoire. Il finira par être emporté. Le film tourné avant Trump par un jeune réalisateur, est diffusé pendant la première année du mandat de Trump, comme s’il fallait symboliser l’effacement de l’autorité traditionnelle. Dans cette maison de poupées où s’agitent des marionnettes sans conscience morale, c’est l’irrationnel qui arrive au pouvoir, symbolisé par Peter, ce garçon sans expérience, manipulé par des spectres d’un autre âge, incapable de distinguer le rêve du réel. 

Avec la combustion du père : ce qui reste du logos sera bientôt réduit en cendres.

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Pierre D.

Initiateur et auteur du blog "Cinéma en déconstruction"

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