Le lion est mort ce soir (Nobuhiro Suwa, 2018)

Au cinéma, il est impossible d’interpréter sa propre mort, mais on peut toujours la jouer

Certains films tendent à montrer explicitement le lieu de la mort, pas la mort de l’autre mais la mienne, le lieu du Je suis mort. C’est le cas du film de Nobuhiro Suwa, qui commence et se termine par une scène où Jean-Pierre Léaud doit jouer une mort, qui est la sienne. Il est embarrassé par cette scène, et déclare dès le départ : « J’ai un problème, je sais pas comment jouer la mort ». Celui qui joue le réalisateur dans le film essaie de le rassurer, en décrivant la mort comme une sorte d’endormissement, mais Léaud n’est pas convaincu. Il répond : « Je ne suis pas du tout d’accord avec cette idée de la mort. La mort, c’est la rencontre ». Selon Jacques Derrida, l’expression ma mort, ou je suis mort, est la signature même de l’aporie. En ce lieu qui est le seul où elle pourrait surgir comme telle, elle n’arrive qu’à s’effacer, écrit-il dans Apories(p131). Dans ce film, une extraordinaire série de mises en abyme généralise la structure aporétique. Qui est celui qui dit Je ne sais pas jouer la mort ? Εst-ce Jean-Pierre Léaud, le référent du film, la personne réelle comme on dit, ou Jean, le personnage du film qui joue le rôle d’un acteur sous les traits de Jean-Pierre Léaud ? Ou encore Jean, qui joue le rôle d’un acteur dans le sous-film réalisé par des enfants, lequel semble redoubler d’une certaine façon la vie réelle de Jean-Pierre Léaud ? Dans l’aporie derridienne, soit le locuteur expérimente réellement la mort, et il est déchu de sa position d’acteur, soit il la joue, et alors ce qu’il interprète est autre chose que la mort, dont il reconnaît qu’il ne sait rien. Cette aporie fondamentale est démultipliée dans le film de Nobuhiro Suwa par les mises en abyme qui font que l’acteur joue le rôle d’un acteur qui lui-même joue le rôle d’un acteur. On s’éloigne encore plus de la « mort authentique » dont Heidegger fait l’analyse dans Sein und Zeit. Il y a un mode spécifique du Je suis mort au cinéma, introuvable dans la littérature ou la philosophie. Mais ce n’est pas tout. Dans Le lion est mort ce soir, ces mises en abyme sont elles-mêmes mises en abyme. Entre le couple que Jean, le personnage-acteur, forme avec une actrice et d’autres couples que Jean-Pierre Léaud a incarnés dans d’autres films bien connus de l’histoire du cinéma, entre ce film et le personnage que Jean incarne dans l’autre film que réalisent les enfants, entre le deuil de Juliette que Jean ne peut jamais achever et le deuil de son père que Jules, l’un des enfants, ne peut jamais achever, etc., tout est fait pour que jamais le Dasein, dans aucune mort, ne puisse « s’attendre lui-même dans son pouvoir-être le plus propre », pour parler comme Heidegger. La représentation fictive de ma mort au cinéma produit chez Nobuhiro Suwa, sous forme de pensée filmique, une radicalisation de la critique derridienne du §50 de Sein und Zeit. Au cinéma, dont Heidegger avait de bonnes raisons de se méfier, il n’y a pas de mort authentique.

Le film

Un acteur âgé, Jean, se demande comment interpréter la mort de son personnage dans un film où il retrouve Anna, actrice avec qui il a joué il y a longtemps dans un autre film devenu culte, dont le titre était Dialogue sans fin. Avant même le générique de début, Jean est embarrassé par cette scène. Il déclare : J’ai un problème, je sais pas comment jouer la mort. Vincent, le réalisateur de ce film dans le film (qui n’est pas Nobuhiro Suwa, le réalisateur du film) essaie de le rassurer. 

Il aura fallu ce film, la mort du souverain-roi, pour que surgisse le lion de 2018 : l’acteur souverainement acteur qui joue souverainement son rôle, son propre rôle. D’un côté, le roi de la Nouvelle Vague ne peut ni mourir, ni être déchu; mais d’un autre côté, il peut mourir. La preuve : il est emporté par une gangrène, un pourrissement qui n’est pas sa fin, mais sa continuation. La Nouvelle Vague s’est auto-proclamée souverainement1, comme le Roi-Soleil. Il faut bien que son icône emphatique, Jean-Pierre Léaud2, proclame souverainement son propre décès. Il est comme le roi, à l’instant où il meurt, il ne maîtrise plus rien. La Nouvelle Vague aura survécu comme la figure de l’acteur, en disparaissant. Je ne sais pas jouer la mort. Le film nous dit que la mort est jouable (puisqu’il la joue), mais qu’aucun savoir n’est à la hauteur de cette mort, cette mort-là, comparable à aucun décès.

Nous voyons un film (Le lion est mort ce soir) qui porte sur le tournage d’un autre film (un film dans le film dont le titre n’est pas connu et qui contient la scène de la mort), première mise en abyme assez classique. Deuxième mise en abyme : on montre dans le film un autre tournage organisé par des enfants avec la complicité de l’acteur qui joue le rôle de Jean. Dans ce second film dans le film, l’histoire racontée est celle de l’acteur qui joue le rôle de l’acteur dans le film (Jean), et peut-être aussi celle de l’acteur qui joue le rôle de l’acteur qui joue le rôle de l’acteur dans le film (Jean-Pierre Léaud). Ce second enveloppement est plus retors : un acteur joue le rôle d’un acteur qui fait jouer son rôle à des enfants dans un scénario qu’il inspire. Il y a circularité puisque le film se termine là où il commence, par la scène de mort jouée dans le film dans le film, mais c’est une circularité tortueuse. Les réitérations successives de cette scène, toutes différentes les unes des autres, laissent entendre que quoi qu’il fasse, un acteur ne peut pas mourir.

Jean, le personnage joué par Jean-Pierre Léaud3, insiste. Il dit (une deuxième fois) qu’il ne sait pas jouer la mort. Cette fois, c’est la scripte qui lui répond. Elle lui dit : La mort, ça se joue pas. Puis, après le générique de début, le réalisateur revient4 et il insiste une troisième fois : « – J’ai un petit problème dit Jean. – Oui. – Vous devez filmer la mort. » Cette fois, le réalisateur est sommé de répondre : « Oui, ben, moi j’le voyais comme un temps d’apaisement, une extinction, un endormissement, vous voyez, quelque chose de très doux. – Non (dit Jean / Jean-Pierre Léaud). La mort, c’est la rencontre, et on se prépare à cette rencontre entre 70 et 80 ans. Ce sont les années essentielles dans la vie d’un homme. Je ne cherche pas à faire l’éloge de la vieillesse, mais c’est comme ça, et je pense que la mort, ce qui est important, c’est pas de la vivre mais c’est de la voir arriver. J’espère qu’on ira dans ce sens-là. – Oui, on fera comme vous le sentez, mais, une douceur… – Non non non, je ne suis pas du tout d’accord avec cette idée de la mort. »

Jouer la mort, ça n’est pas si difficile, il suffit d’arrêter de jouer la vie. 

Le tournage est interrompu pendant quelques jours. Jean décide de profiter de son temps libre pour aller voir « une vieille amie de jeunesse », Marie. Il se rend à l’adresse qu’il a en mémoire, mais il se rend compte qu’il y a erreur, ce n’est pas cette fille-là, vieillie comme lui, qu’il voulait retrouver, il s’est probablement trompé d’adresse. Il se rend dans une autre maison, habitée jadis par Juliette, une femme qu’il a aimée dans sa jeunesse et qui est morte en 1972. La maison est vide, abandonnée. Dès le début, le paradoxe du récit d’Edgar Poe, La vérité sur le cas de M. Valdemar, est réitéré. Je suis mort dit Valdemar, et son corps se décompose, comme s’il fallait montrer concrètement l’impossibilité de cette profération. Je ne peux pas jouer la mort, dit Jean. Dans le film dans le film, il fait semblant de la jouer mais ne la joue pas vraiment, tandis que dans le film lui-même (celui de Nobuhiro Suwa), il fait semblant de ne pas la jouer mais la joue effectivement. La mort qui se joue dans la rencontre avec Juliette est une décomposition. Jean ne meurt pas vraiment, mais dans cette histoire de deuil, de spectre et de cinéma, la mort est mise en scène par une série impressionnante de mises en abyme. Peut-être n’y a-t-il pas d’autre moyen de représenter vraiment la mort, au cinéma.

Les souvenirs de l’acteur sont à la fois confus et singulièrement clairs. Il sait qu’une « vieille amie de jeunesse » habitait dans le quartier, et il sait exactement où ; et il sait aussi se tromper sans se tromper. L’erreur sur la première adresse le conduit à une certaine Marie Berthier jouée par Isabelle Weingarten, qui se trouve être une des partenaires de l’acteur qui joue l’acteur dans La Maman et la putain. Dans ce dernier film – un film célèbre, un film-culte, celle-ci s’appelait Gilberte5. Il prétend s’être trompé, il dit que ça n’est pas celle-là, mais il vise juste car déjà, dans le film d’Eustache6, il y avait erreur7, ce n’était pas celle-là. Il préfère (re)voir Juliette, son véritable amour dit-il, qu’il peut embrasser car elle ne l’a pas trop embarrassé dans le monde réel puisqu’elle a disparu depuis 46 ans. « Danger de mort », est-il écrit à l’entrée de la maison8, mais il passe. Il s’installe dans l’ancienne chambre de Juliette avec son bouquet de fleurs. Tout est resté en l’état. Il trouve de vieilles photos qu’il regarde longuement, puis s’endort sur le lit de Juliette. La photographie n’est que le premier pas vers le retour des morts. Il y en a un autre, un second : il faut s’endormir – laisser venir.

Des enfants qui viennent tourner un film dans la vieille maison le surprennent et s’enfuient. Juliette apparaît dans la chambre, aussi jeune qu’à l’époque de sa mort. « Je ne pensais pas pouvoir te voir ! » dit-il. C’est l’histoire que nous vivons tous les deux ensembles en ce moment. Elle n’est pas finie ? – Non, tu vois bien, puisque l’on est ensemble. – Oh, je suis heureux, surtout ne me raconte pas la fin. – Comment tu veux que je te la raconte, je ne la connais pas moi-même ». Puis (tandis que la mise en abyme est représentée par une enfilade de miroirs) : « Tu es la seule personne que j’aie aimée ».

Juliette [la Juliette du film] disparaît. Poursuivi par les enfants qui le filment en cachette, Jean va porter des fleurs sur sa tombe et lui dit quelques mots. Tandis que les enfants le filment de loin, il fait semblant de ne pas les avoir vus. Les enfants reviennent vers la maison pour tourner le film, mais un homme les chasse : c’est Claude, un vieil ami de Jean qui accepte de lui donner les clefs de la maison. Jean déclare à Claude qu’il a vu Juliette, qu’il l’a prise dans les bras. Il sort faire ses courses, les enfants le suivent, l’un d’entre eux, Jules, ramène ses courses à la maison. « Qui êtes-vous ? » demandent les enfants. « Je suis un acteur » répond Jean, qui leur explique que pour faire un film, il faut écrire un scénario. Ils y réfléchissent dans leur cabane, pendant que Jean retrouve Juliette. Le personnage joué par Jean-Pierre Léaud, c’est l’acteur en général, le prototype de l’acteur. Il n’aura été que cela depuis son enfance. Depuis le jour où François Truffaut a fait de lui un acteur, il n’aura été rien d’autre, rien d’autre qu’un acteur.

Juliette reproche à Jean de l’avoir abandonnée. « Qu’as-tu fait pendant ce temps-là ? » demande-t-elle. « Je suis acteur » répond-il. Ils se disputent, puis ils chantent. Quand les enfants veulent lui lire le scénario qu’ils ont élaboré, Jean à disparu. Parmi les enfants, il y a Jules (11 ans), qui a perdu son père quelques années plus tôt. Jules revient vers la maison abandonnée avec une autre petite fille aussi fascinée que lui par Jean (Coline). Ils trouvent Jean endormi par terre. Ils l’aident, lui donnent le scénario et vont lui chercher à manger. Pendant ce temps, Juliette semble errer dans la maison. Le scénario inventé par les enfants reprend des éléments de l’histoire de Jean, l’acteur, qui parle avec un fantôme, une femme morte qui n’est pas sa femme. Et si le scénario n’avait pas été inventé par Nobuhiro Suwa, mais par les enfants ? Ce ne serait qu’une mise en abyme de plus : les enfants du film qui inventent le scénario du film dans lequel ils jouent.

« Sept ans, c’est l’âge de raison, et 70 ans, c’est l’âge de déraison » dit Jean aux enfants. « Personnellement, je considère que le moment le plus important de la vie d’un homme se situe entre 70 et 80 », leur répète-t-il – Pourquoi ? – Parce que quelque chose se déglingue, on s’aperçoit qu’on n’est pas … machin, et on s’attend à la rencontre. Quelle rencontre ? La seule femme qu’il ait vraiment aimée, dit-il, c’est celle qu’il voit et avec laquelle il parle encore ici. Et si rencontrer une telle femme, une telle femme rêvée, un fantasme de femme qui n’est pas une femme de chair, c’était cela, la mort ? Un âge de déraison qui ne serait pas un âge de folie, de chaos ou de destruction, ce serait l’âge du cinéma à venir, le cinéma des enfants.

C’est celle qui joue dans votre scénario, dit-il aux enfants, c’est vous qui la faites jouer. La nuit suivante, Juliette revient. Elle propose à Jean de faire un tour dehors. Ils parlent des étoiles. « Il faut passer toute la vie à marcher la main dans la main avec la mort », dit Jean à Juliette pendant leur promenade nocturne. – Oui, mais toi tu es acteur, tu peux mourir autant de fois que tu veux. Tu as en toi plein de morts et plein de vies. – Je ne peux pas jouer ma mort. – Mais pourquoi ? – Charles, André, Alexandre, ils sont partis, et toi aussi Juliette tu es partie. Pourquoi tu as l’air triste ? – De savoir qu’un jour tu me plaqueras de nouveau pour retourner à ta vie où tu l’avais laissée jadis. » Après leur conversation sur la mort, Juliette disparaît (définitivement, ou presque). Elle ne peut pas croire aux assurances que Jean lui profère, comme autrefois, sur l’avenir. La suite de l’histoire de fantômes9, Jean et Juliette, ce n’est pas dans le film (le film dans le film) que nous voyons qu’elle a lieu, c’est dans le film d’horreur (le film dans le film dans le film) que les enfants décident de tourner. Pourquoi un film d’horreur ? Qu’est-ce qui pousse, aujourd’hui, des enfants à tourner un film d’horreur ?

Coline joue le rôle de Juliette, habillée comme elle. Jean a du mal à suivre les indications des enfants quand elles ne correspondent pas à son vécu (c’est le signe du mauvais acteur, à moins que ce ne soit le signe du bon acteur). Il joue son propre rôle, dans le souvenir du suicide de Juliette. Quoiqu’il arrive, Jean-Pierre Léaud, l’acteur, ne connait qu’un seul rôle, celui de l’acteur qui joue Jean-Pierre Léaud. Il fait écrire aux enfants-réalisateurs un scénario qui n’est autre que le sien depuis qu’il est revenu chercher Juliette dans la maison abandonnée, mais il ne s’occupe pas beaucoup du scénario, il n’en fait qu’à sa tête. Par ces enfants auxquels il transmet son expérience, il s’entend raconter sa propre histoire imaginée, inventée, qu’il n’aura pas pu oublier. (Il a de la chance, ce Léaud, d’avoir pu préserver son unité, son propre. Ce qu’il craint dans la mort, c’est que cette unité soit rompue). « Mais si vous vous pouvez voir les morts, pourquoi je ne pourrais pas voir mon père, moi ? » dit Jules. [L’histoire du film, c’est aussi celle de Jules]. La mère de Jules s’inquiète pour son fils. Elle va bientôt se mettre en couple avec un autre compagnon, Simon, qui pourrait remplacer le père de Jules, mais Jules n’est pas enthousiaste. « Personne ne remplace ton père, personne ne peut le remplacer ». La mère de Jules ne connaît ni l’existence de Jean, ni celle du film. C’est le secret de Jules. Il lui faut ce secret pour résister à la perte de son père.

Dans la maison, les enfants sont émerveillés par la projection de leur film. Ils rient, s’amusent, comme s’ils découvraient autre chose que ce qu’ils ont filmé. Ils font du cinéma pour le plaisir, dit Jean, c’est beau, c’est simple, mais il manque une scène finale. Cette scène qui pourrait faire sens, donner du sens à l’ensemble du film, c’est lui qui la propose. Il désire revoir Juliette une dernière fois, au bord d’un lac, là où elle s’est suicidée. Le hasard fait que ce lieu, c’est aussi celui où Jules a vu son père pour la dernière fois. Soudain, sans prévenir, parmi les enfants, Jean entame la chanson : « Dans la jungle, terrible jungle, un cri a retenti. Le lion est mort ce soir. »10. Jean continue à chanter dans l’autocar : Dans la jungle, terrible jungle, un cri a retenti. Le lion est mort ce soir. Les enfants chantent avec lui. Une dernière fois, Jean voit le spectre de Juliette s’avancer vers son suicide. Elle lui sourit. « Au revoir » dit-elle en s’effaçant dans l’eau. La mer ne sait rien, ne saura jamais rien, elle est condamnée à l’ignorance mais si tu ne sais pas nager alors méfie-toi, ne t’éloigne pas du rivage, elle ne te sauvera pas, personne ne te sauvera. Le père de Jules ne revient pas comme tel, mais sous la forme d’un lion – un vrai lion halluciné, au bord du lac11.

Il aura fallu que dans le film réapparaisse une bête, un souverain, comme si, dans les récits en abyme, son absence avait été insupportable. Il aura fallu que la toute-puissance revienne en force, dans ce monde d’enfants et de vieillards. Les enfants reviennent dans la maison. Ils cherchent Jean, mais la maison est vide. Des hommes déménagent les meubles, ils suppriment les traces de Juliette. Jean a laissé un message : « Merci à tous, au revoir ». L’histoire est finie. Après l’apparition du lion, il faut revenir dans la vie courante, dans la norme. Il reste aux enfants des souvenirs, et à Jules, en ville, l’image stabilisatrice du roi des animaux.

Le tournage du film principal reprend. Jean doit fermer les yeux quinze secondes, prononcer la phrase : « Ah, c’était un rêve. J’ai cru t’avoir vraiment vue », puis jouer la mort. Il joue deux fois la scène, une fois en refermant les yeux paisiblement, comme le lui a demandé le réalisateur, et la seconde en les gardant ouverts. Et s’il avait rêvé toute l’histoire, l’intégralité du film, pendant les quinze secondes d’endormissement qui précèdent sa mort fictive ? Pendant ces quinze secondes, il se serait véritablement endormi, et c’est alors que Jean aurait rejoint Jean-Pierre Léaud. La morale du film est assez simple, voire simpliste : elle dit que l’acteur ne cède pas, il sait qu’il doit garder les yeux ouverts sur la mort, sur la rencontre de la mort. Mais c’est oublier que Jean ne joue pas « le rôle » de sa propre mort, il fait semblant de le jouer. Le jouer vraiment serait trop dangereux pour lui, cela avancerait la rencontre  devenue le principal motif de la vie de Jean-Pierre Léaud, longtemps après la mort de Jean Eustache (1981), de François Truffaut (1984), etc.

  1. Extrait de Wikipedia : « Le terme apparaît sous la plume de Françoise Giroud dans L’Expressdu 3 octobre 1957, dans une enquête sociologique sur les phénomènes de génération. Il est repris par Pierre Billard en février 1958 dans la revue Cinéma 58. Puis cette expression est attribuée à des films distribués en 1959, principalement ceux présentés au Festival de Cannes, et réalisés par de nouveaux réalisateurs. Le Beau Serge de Claude Chabrol, tourné du 4 décembre 1957 au 4 février 1958 à Sardent dans la Creuse, est parfois considéré comme le premier film de la Nouvelle Vague, alors que d’autres comme Georges Sadoul la font débuter dès 1954 avec La Pointe courte d’Agnès Varda ». Difficilement définissable, c’est surtout une suite de noms : outre Chabrol et Varda, Truffaut, Rohmer, Eustache, Rivette, Godard. Jack Y. Deel parlait du pouvoir souverain de nommer. Toute culture, disait-il, est une imposition de la langue. Les cinéastes de la Nouvelle Vague se sont imposés souverainement, en se nommant eux-mêmes.  ↩︎
  2. À l’occasion de ce film, Jean-Pierre Léaud a reçu la palme d’honneur au festival de Cannes 2016. ↩︎
  3. La confusion est constamment entretenue entre le personnage Jean et Jean-Pierre Léaud, ne serait-ce que par l’utilisation par le scénariste-réalisateur d’une pièce de théâtre écrite par Pierre Léaud (1909-1996), père de Jean-Pierre, Fugue en Mineur(e), dans les dialogues entre Jean et Juliette. ↩︎
  4. Le réalisateur du film dans le film (Vincent) voudrait répéter la rencontre de Jean et d’Anne qu’il aurait vue dans Dialogue sans fin, alors qu’il n’avait que 15 ans. C’est cette scène, dit-il, qui l’a orienté vers ce métier. Sa situation redouble celle du réalisateur actuel, Nobuhiro Suwa, dont l’amour du cinéma est lié à la Nouvelle Vague française, à laquelle le nom de Jean-Pierre Léaud est attaché. Né en 1960, il aurait pu voir le Jean-Pierre Léaud dans le rôle de l’Alexandre de La maman et la putain vers l’âge de 15 ans. ↩︎
  5. Le film de Jean Eustache où Jean-Pierre Léaud hésitait entre plusieurs filles a été tourné entre le 21 mai et le 11 juillet 1972. Sur la tombe de Juliette de Garron dans le film de Nobuhiro Suwa, Le lion est mort ce soir, on trouve la même date (1972). Dans La maman et la putain, il y avait une Marie jouée par Bernadette Lafont, tandis qu’Isabelle Weingarten, la Marie du Lion est mort ce soir, jouait Gilberte. ↩︎
  6. Mise en abyme supplémentaire : La maman et la Putain est un film autobiographique. Il raconte la rupture de Jean Eustache avec Françoise Lebrun, sa vie avec Catherine Garnier qui a prêté son appartement et sa boutique pour le tournage, son amour pour Marinka Matuszewski et aussi son amitié avec Jean-Jacques Schuhl. Très affectée par le récent décès de sa mère, Catherine Garnier s’est suicidée peu après la sortie du film, laissant un mot : « Le film est sublime. Laissez-le comme il est ». « C’est le seul de mes films que je haïsse car il me renvoie trop à moi-même, à un moi-même trop actuel. Le passé de mes autres films me protège », a écrit Jean Eustache dans un texte qui figure dans la réédition du scénario de la Maman et la Putain. Il s’est suicidé le 5 novembre 1981, ce qui ne l’empêche pas de survivre quarante ans plus tard dans le film de Nobuhiro Suwa, né le 28 mai 1960 à Hiroshima. ↩︎
  7. Bernadette Lafont ressent un malaise à jouer sur l’écran le rôle qui, dans la vie, revient à Catherine Garnier, la maquilleuse du film, quand elle est en fait la Gilberte du film, et dans ce jeu de chaises musicales prenant le risque de manipuler la réalité pour mieux la confondre, elle donne son rôle dans la vie à Isabelle Weingarten, une actrice bressonienne, ex-modèle de Guy Bourdin (Presse). ↩︎
  8. La nuit du 5 novembre, alors qu’il soliloque depuis des heures au téléphone, son interlocutrice Alix Cléo Roubaud s’endort. Elle sera réveillée par le bruit d’une détonation. Eustache s’est tiré une balle en plein cœur. Sur la porte de sa chambre, il avait punaisé une carte : « Frappez fort. Comme pour réveiller un mort. » (Presse). ↩︎
  9. Tout est trop visible dans le film. Un vrai spectre doit inquiéter, faire peur, il faut le lester d’un poids d’inconnu, d’inimaginable ou d’inconcevable. Juliette incarne la spectralité sans spectre, à peine suffisante pour le cinéphile ou l’érudit. ↩︎
  10. The Lion Sleeps Tonight, traduit en français par : Le lion est mort ce soir est une chanson populaire sud-africaine, composée par Solomon Linda en 1939. Reprise de nombreuses fois, elle est devenue un succès mondial. Selon Wikipedia, la version française a été popularisée une première fois en 1961 par Gloria Lasso (Réveille-toi) puis en 1962 par Henri Salvador, puis par le groupe Pow Wow en 1992. Enregistrée contre 10 shillings (moins de 2 dollars), au studio de la Gallo Record Company de Johannesbourg par son auteur et son groupe The Evening Birds, sous le titre Mbube (« lion » en zoulou), pour le producteur Eric Gallo, elle n’a fait l’objet d’aucune redevance malgré la loi britannique. Découverte aux États-Unis au début des années 1950 par l’ethnomusicologue Alan Lomax qui en a transmis un enregistrement à Pete Seeger, elle a été adaptée une première fois sous le titre Wimoweh. En 1952, le groupe de folk américain The Weavers a sorti la chanson en instrumental sous ce même titre, une déformation du refrain de la chanson originale uyimbube signifiant Tu es un lion. Le groupe The Tokens, en 1961, a sorti sa version avec de nouvelles paroles. Parmi les autres versions, il y a celles de Jimmy Cliff, Brian Eno, R.E.M. (The Sidewinder Sleeps Tonite ), Nanci Griffith, Miriam Makeba, Yma Sumac, Ras Michael & The Sons of Negus, The Nylons, NSYNC, Sandra Bernhard, Dave Newman, Tight Fit, Olomana et Kids United (France), Daniel Küblböck (Allemagne) ou encore Eek-A-Mouse (Jamaïque) et sa « bidibong version » . Il y a aussi celles entendues dans le film et la pièce de théâtre de Broadway Le Roi lion. Au total, avant l’utilisation de ce titre de chanson pour en faire un titre de film, on dénombre près de 160 interprétations différentes de ce succès mondial – y compris celle utilisée par Disney, qui n’a jamais voulu payer de redevances. Quant à Salomon Linda, il est mort dans la pauvreté. ↩︎
  11. Rare film qui arrive encore à faire pleurer, aujourd’hui. ↩︎
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Pierre D.

Initiateur et auteur du blog "Cinéma en déconstruction"

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