Sleep well (Jean-Luc Nancy, 2018)

 « Je suis mort », souverainement mort, bien que vous puissiez encore voir mon corps, entendre ma parole et ma voix

On voit JLN endormi, appuyé sur une main, dans une pièce violemment éclairée par une lumière électrique . 

[Souffle d’un homme ensommeillé]. 

Voici une vidéo1 qui, irrésistiblement, fait penser au « Je suis mort » hérité d’Edgar Poe que le philosophe ne pouvait pas ignorer. 

Il se réveille.

[Image brouillée, confuse, sur une musique religieuse].

[La pièce devient plus sombre]

[Souffle]. 

L’appel à projets du service culturel de l’Ambassade de France auquel JLN a répondu ne portait pas sur la mort, mais sur le sommeil2. Il est pourtant difficile de ne pas interpréter ce que JLN en a fait comme une agonie. Entre la date de réalisation (25 janvier 2018) et son décès effectif (23 août 2021), il a déployé une étonnante activité. On ne compte ni les colloques auxquels il a participé, ni les textes qu’il a écrits, et pourtant, ce qu’il dit du sommeil dès 2018, il aurait pu le dire de la mort. 

JLN parle.

– Oui, dans le sommeil, il y a une absence totale, je suis perdu, je suis plus là, personne n’est là, sinon… sinon quelqu’un, oui quelqu’un, mais qui ? On ne sait même pas qui bien que ce soit incontestablement… moi.

– Le narrateur : Dès la première image de la vidéo, je me suis senti en deuil. Le 22 août 2018, j’ai écrit un premier texte que j’ai modifié avant de le mettre en ligne le 19 février 2019. Écoutez JLN : Oui, dans le sommeil, il y a une absence totale, je suis perdu, je suis plus là, personne n’est là, sinon… sinon quelqu’un, oui quelqu’un, mais qui ? On ne sait même pas qui bien que ce soit incontestablement… moi. La vidéo commence par un oui. C’est un acquiescement, un réveil, une résurrection. Tout se passe comme s’il revenait, déjà, de sa propre mort. On peut entendre sa voix, on peut lire sa signature apposée sur le programme de la manifestation, Night of Ideas, et pourtant il s’efface deux fois : en tant que filmé (nous n’avons accès qu’au film tandis que l’acteur, le référent, a disparu), et en tant que personne (il ne peut plus dire « je », il ne sait plus qui parle). La première tient à l’essence même du cinéma, tandis que la seconde affecte ce qui est irréductible en lui, sa singularité. JLN ne dit pas « Je suis mort » (la phrase que je lui attribue), mais il ne dit pas non plus « je dors » (le thème officiel de la vidéo). Il n’évoque ni le rêve, ni le cauchemar, et le plus souvent c’est son corps qui parle : le souffle. Le souffle recommence, se répète en anneau et revient à plusieurs reprises, du tout début à la toute fin. Oyez mon souffle, dit-il, et nous n’entendons pas le souffle, mais son interruption. Il ne dit pas : « Je suis mort de fatigue », il exhale sa fatigue.

[Images, musique]

[Le visage de JLN se rapproche]

– Euh… [souffle]. Euh [souffle]. 

[Images, musique]. 

Le sommeil… replonge… dans une vie qui n’est pas ou pas seulement la vie, qui est la vie tellurique, une vie tonique, une vie d’avant la… [silence] de très loin avant la vie et peut-être aussi de très loin au-delà d’elle.

[Images, raclement de gorge, images]

En quoi le sommeil est-il différent de la mort ? Il reste inscrit dans une certaine forme de vie, pas celle de la conscience, de l’éveil ni du cycle économique qui se reproduit chaque jour, mais une autre vie « tellurique, tonique, une vie d’avant la… » d’avant quoi ? Il ne le dit pas. Ce qui vient avant et après nous, que nous ne savons pas décrire, nous le nommons aussi « vie » faute de mieux, mais nous ne pouvons pas ignorer que cela, ça, ce n’est guère plus descriptible que la mort.

[Un peu plus de lumière, le col du pull de JLN est relevé]

– Un grand soleil noir, un grand soleil noir tombe sur ma vie. Dormez tout espoir, dormez toute une vie. Je ne vois plus rien, je perds la mémoire, du mal et du bien, Oh la triste histoire. Je suis un berceau qu’une main balance au creux d’un caveau. Silence… Silence… 

[Souffle]. 

Poème de Paul Verlaine.

Entre le sommeil et l’éveil, dans l’intervalle, il n’y a rien. Avec fascination, JLN tente de fixer ce rien, mais ses yeux sont voilés par un grand soleil noir, sans passé, sans futur, sans souvenir, sans repère, sans aucune distinction qui vaille. Quand JLN apparaît dans cette vidéo, je suis libre de croire qu’il dit, avec d’autres mots, « Je suis mort ». Il est chez lui. Ceux qui sont familiers de sa parole reconnaissent ses mots, sa façon de parler, son discours. Il est bien vivant, il nous regarde, il s’adresse à nous. Nous le voyons, nous savons que c’est lui, mais nous ne pouvons pas nous empêcher de le penser : pas encore un spectre et déjà spectral. Cela tient-il à son état de santé, à son âge ? A sa façon de parler du sommeil comme quelque chose de grave, autre chose que le temps provisoire de la nuit, celui du repos ou du rêve ? Je n’ignore pas qu’il s’agit d’une fiction, une simple vidéo, un film, un simple film. Ce qui arrive dans cette vidéo, c’est ce qui arrive dans n’importe quel film : plus encore qu’une anticipation de la mort, c’est le retrait vécu, la mort même.

[Images]

– Ceux-là sont accablés de sommeil, accablés… [images, musique]. Ceux-là sont comblés [musique, images]. Ceux-là sont harassés, terrassés. 

[Image d’un bébé] 

– Lui, il entre dans la vie.

[Images].

C’est lui qui est accablé, comblé, harassé, terrassé. Il s’agit bien de sa mort, sinon de quelle mort pourrait-il s’agir ? Mais de sa mort, il ne parle pas depuis sa conscience consciente, il en parle depuis une autre conscience, celle du sommeil. On ne peut parler de sa mort que d’ailleurs, du point de vue d’un autre. JLN ne s’exprime pas comme rêveur, mais comme philosophe, ce qui n’empêche qu’il aurait pu rêver sa mort3. Le film est porteur de cette ambigüité, ce paradoxe. 

– Goya dit que le sommeil de la raison engendre des monstres. Ce qui est vrai. Il n’empêche que le sommeil de la raison est aussi celui dans lequel peuvent se lever d’autres monstres, des monstrations, des démonstrations de ce que la raison peut infiniment se dépasser elle-même, fût-ce dans une déraison souveraine.

Au-delà de la raison, dit-il, règne la déraison la plus souveraine, la plus absolue, la plus insensée. Je peux lui donner ce nom, ma mort, ce qui ne me donne pas le moindre accès au référent.

[Images]

[Raclement de gorge, le visage de JLN se fait encore plus sombre. Il se confond presque avec le fond].

– Quelque chose, oui, de la souveraineté qui n’est rien, quelque chose du rien… d’où nous sortons… et où nous allons4. Juste un sommeil… [musique orientale plus vive] d’où nous sortons et où nous revenons… [la musique envahit la bande sonore].

[Deux fois le titre, en anglais :

– sleep well………….. (14 points)

– sleep well (sans point)].

[Le film se termine avec la même image brouillée qu’au début].

  1. Le 21 avril 2018, on pouvait consulter la vidéo à cette adresse : https://vimeo.com/264313896, avec la légende suivante : “Sleep Well” by Jean-Luc Nancy. ↩︎
  2. “In partnership with the Cultural Service of the French Embassy in Canada and Hart House, the Art Museum was one of the first Canadian institutions to take part in the Night of Ideas – a French-initiated global, all-night event happening simultaneously in more than 50 cities. Night of Ideas was presented as part of the opening of the Art Museum’s exhibition Figures of Sleep and brought together international artists, writers, philosophers, historians, neuroscientists and other restless minds to tackle such wide-ranging subjects as the neuroscience of sleep, the meaning of downtime, the health impact of sleeplessness, the cultural importance of dreaming, and the architecture and politics of sleep”. ↩︎
  3. L’immense majorité des rêves reste enfouie dans le continent des récits oubliés.  ↩︎
  4. Jack Y. Deel, dont nous parlerons plus loin, s’est servi du vocable « Khôra » pour la dire. ↩︎
Vues : 1

Pierre D.

Initiateur et auteur du blog "Cinéma en déconstruction"

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