Jeune et jolie (François Ozon, 2013)

Pour chaque jeune fille, se pose pour la première fois, à nouveaux frais et singulièrement, l’énigme de la sexualité.

Isabelle, 17 ans, décide de perdre sa virginité le lendemain de son anniversaire. Elle choisit un garçon quelconque. Ce dépucelage est pour elle un acte purement mécanique, un devoir, comme s’il arrivait à une autre, dans une frigidité totale, une sorte de dédoublement. Puis vient l’occasion qui provoque l’événement : un inconnu lui propose un rendez-vous à la sortie du lycée Henri IV. Elle accepte, se prostitue une fois, puis une autre, puis une autre. L’argent, elle le met dans une enveloppe sans le dépenser. Puis arrive un second événement : un de ses clients meurt pendant l’amour. La police la retrouve, prévient sa mère. Le film se termine sur une scène où elle rencontre la femme du client décédé : complicité entre elles. Aucune explication, aucune justification, on ne comprend jamais pourquoi elle agit de cette façon-là. 

Si un « bon » film est un film qui pose une question sans y répondre, alors ce film-là occupe d’emblée une place enviable. Quelle question ? 

  1. Pourquoi Isabelle se prostitue-t-elle ? Il y a à la fois beaucoup de réponses et aucune. Elle n’est pas attirée par les jeunes garçons de son âge et préfère les hommes mûrs (thème de l’absence ou de l’insuffisance des pères); elle préfère brûler les étapes par une expérience sexuelle immédiate, directe; elle veut sortir de l’adolescence le plus vite possible et passer d’un coup à l’âge adulte; en se donnant de cette façon, elle évalue sa valeur (l’argent qu’elle compte mais ne dépense pas); avec un inconnu, elle peut se permettre une certaine sorte de plaisir difficilement qualifiable; le romantisme qu’elle ne peut pas obtenir dans la vie réelle, elle le trouve là; elle ne savait pas où diriger son désir, elle lui trouve un objet à la hauteur (par la transgression, par l’âge des hommes); ou encore, comme le dit un critique, « Elle se prostitue parce qu’elle se prostitue, point-barre ». 
  2. Pourquoi Isabelle semble-t-elle si froide, indifférente, dépourvue d’émotion ? Elle ne peut s’identifier ni à sa mère, ni à son père, ni à son beau-père, qui sont pour elle des étrangers; son père ne s’occupe pas d’elle, elle n’a jamais eu de contact charnel avec qui que ce soit; c’est l’impact des modèles sexuels d’aujourd’hui, de pure consommation, pour une génération née avec l’Internet; personnalité féminine narcissique bien connue des psychologues et des psychanalystes, plus particulièrement chez les belles femmes; elle a toujours eu tout ce qu’elle voulait, elle n’a rien à désirer, etc… Sur ce point aussi, beaucoup de réponses, et aucune.

L’intérêt du film, c’est que ce qui est opaque pour nous et le personnage de sa mère, l’est aussi pour elle. Il faut qu’elle trouve son chemin dans cette opacité. Certains stéréotypes peuvent l’aider (par exemple le stéréotype de la-jeune-femme-qui-se-prostitue-volontairement), mais personne ne le fera à sa place.

Si aucune explication logique, aucune justification psychologique ou sociologique ne convient, c’est qu’il y a autre chose. Ce qui est en jeu, c’est la singularité d’Isabelle. En choisissant comme pseudonyme le prénom de sa grand-mère, Léa, elle reste inscrite dans sa généalogie, ce qui lui permet de prendre ses distances (voire de rompre) avec ses parents biologiques. Elle gagne ainsi sa liberté, et peut se confronter avec ce qui compte vraiment pour elle : quelque chose d’enfoui, une crypte dont elle ignore tout. Elle ne peut pas entrer en relation avec ce domaine cryptique par le raisonnement, mais seulement par l’acte. Elle agit donc, sans savoir ce qu’elle fait, et par son acte (performatif), elle peut commencer à se trouver une place. Rien dans ce processus n’est conscient, tout est gouverné par des mécanismes inconnus. L’enjeu est de se situer dans une identité sexuelle incertaine. On touche là à l’une des différences entre les rôles masculins et féminins. Alors que tous les garçons ont la même sexualité (phallique), chaque fille a une sexualité différente, encryptée, qu’elle doit découvrir. Il n’y a pour cela aucune recette, aucun critère défini à l’avance. Isabelle/Léa avance courageusement dans ce territoire dangereux, non balisé. On ne parlera pas ici nécessairement de sexualité féminine (ce continent noir), mais de sexualité « en général » (si ça existe), car elle découvre aussi la sexualité des hommes (cette découverte est pour elle une sorte de plaisir – même s’il faut après, quand elle rentre chez elle, qu’elle prenne une douche). Le résultat ne se dit pas par la parole, mais quelque chose est arrivé. On voit bien qu’elle pourra vivre – sans être tenue par les obligations de son âge ni de son milieu.

Vues : 0

Pierre D.

Initiateur et auteur du blog "Cinéma en déconstruction"

Vous aimerez aussi...

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *