Une belle fin (Uberto Pasolini, 2013)

Même en l’absence de deuil, je porte en moi le monde de l’autre : « C’est l’éthique même ».

John May est fonctionnaire communal. Son travail consiste à retrouver les proches de personnes mortes dans la solitude et à les accompagner jusqu’à leur dernière demeure. Avec son pull gris, sa cravate impeccablement nouée, son costume triste, il accomplit sa tâche avec le soin le plus méticuleux. Sa vie est faite de rites quotidiens, obsessionnels. Lui-même n’a ni famille, ni amis, et vit solitairement. Un jour, on lui confie le cas de Billy Stoke, un alcoolique mort à quelques pas de sa propre maison. Il commence alors à recueillir des indices, à chercher les personnes auxquelles il a été lié. Mais on lui fait savoir qu’il coûte trop cher, qu’il est trop lent, que son service est en passe d’être réduit. Il n’a que quelques jours de répit avant d’être licencié. Il accepte, mais demande un peu plus de temps pour terminer sa dernière enquête. Il fait alors la connaissance de Kelly, la fille que Billy Stoke a abandonnée dans son enfance, ainsi que d’autres personnes (un soldat, des clochards) qui ont connu Stoke. Juste au moment où Kelly s’attache à lui et lui-même semble tomber amoureux, il meurt dans un accident. On l’enterre dans la solitude mais, dans la dernière image du film, les fantômes de tous ceux qu’il a accompagnés dans la mort viennent lui rendre hommage.

Après ce film, Uberto Pasolini, qui est principalement producteur, n’en a jamais fait d’autre. Tout se passe comme si ce tournage avait été, pour lui aussi, le dernier film, la fin de quelque chose, l’antichambre de la tombe. Achever un film, c’est peut-être accomplir la même tâche que John May : trouver pour les autres une sépulture. Quand il a atteint son but, il ne reste qu’une pellicule, un disque dur, la fin d’une aventure. Mais au moins le réalisateur a-t-il le plaisir de montrer son film, recevoir des louanges. Jusqu’à un certain jour, personne n’aura dit merci à John May. Il aura fait son travail avec soin, consciencieusement, sans jamais en attendre d’autre récompense que son petit salaire, et la première fois qu’on l’aura remercié, il en aura perdu tous ses repères, aura bouleversé ses rituels et l’aura payé de la mort. 

Il fut peut-être un temps où, dans une collectivité, quelqu’un était chargé d’accompagner les personnes isolées dans l’ultime demeure. A cette époque, si elle a existé, on croyait encore que l’anonymat des villes pouvait être bordé. Peut-être même celui qui était en charge de cette singulière mission était-il respecté. Sa tâche était plus large que la simple recherche de la famille ou des amis, il se familiarisait avec ce mort, il regardait ses photos, son environnement, ses habitudes, il portait la mémoire de ces choses disparues, et peut-être faisait-il comme John May, peut-être archivait-il la photo de son visage dans un album. Mais on peut craindre que si une telle époque a déjà existé, ce ne peut être qu’au cinéma.

John May organisait une cérémonie et conservait les archives. Il marquait de sa présence la mise au tombeau, mais il ne prenait pas le deuil. Comment aurait-il pu faire son deuil (comme on dit) d’un inconnu ? Comment aurait-il pu ressentir, en lui-même, la perte de ce tissu unique de singularités ? Il faisait ce qu’il pouvait, mais s’inclinait devant l’impossibilité du deuil. S’il aimait ce travail, ce n’était pas pour remplacer les absents, c’était parce qu’il ressentait la beauté de la tâche qu’il exigeait de lui-même. Pendant quelques minutes, il touchait à ce qu’on pourrait nommer le sommet de l’éthique : porter le monde de l’autre, sans chercher l’apaisement pour soi ni demander aucune contrepartie d’aucune sorte. Quand j’évoque ici l’autre, je ne parle pas seulement du décédé, je parle de sa famille, ses connaissances. John May ne prenait pas leur place, mais sa place à lui : porter un fragment de quelque chose qui dépasse leur existence. Il ne s’agissait ni de garder la mémoire des disparus, ni de prolonger leur trajet dans la vie courante, ni d’entretenir la croyance en la pérennité de leur âme. Il s’agissait de prendre acte de la trace laissée par ces gens au-delà de la vie.

Mais alors, direz-vous, pourquoi le faire mourir à la fin du film ? A partir du moment où il entre en relation avec une femme, il s’éloigne de l’exigence inconditionnelle. Il entre dans le monde des humains. Ce qui se fracasse contre l’autobus, ce n’est pas seulement son corps, c’est ce qui faisait l’essence même de sa vie. Il aura prouvé que c’est, pour lui, insupportable.

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Pierre D.

Initiateur et auteur du blog "Cinéma en déconstruction"

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