Viridiana (film de Luis Buñuel, 1961)

Pour faire la charité, il faudrait déjà être chez soi, et pour offrir l’hospitalité, il faudrait déjà accepter la loi de l’autre.

Le film commence dans un couvent1 où vit la jeune Viridiana depuis la mort de ses parents grâce au soutien financier d’un oncle, Don Jaime, qu’elle n’a vu qu’une seule fois dans sa vie. Si elle « prenait le voile », elle s’installerait dans ce couvent qui deviendrait son domicile, sa famille. C’est ce qu’elle souhaite, mais la mère supérieure temporise : il faut d’abord qu’elle rende visite au bienfaiteur. On comprend que cette requête n’est pas dénuée de calcul : il est question de contrepartie, d’argent. En attendant Viridiana n’est chez elle nulle part : ni au couvent, ni dans cette maison où l’attend cet homme qui ne lui a jamais montré beaucoup d’affection. L’oncle vit dans une vaste propriété, en compagnie d’une servante drénommée Ramona qui a une fille (Rita) et d’un homme à tout faire (Moncho). Depuis que son épouse Elvira est morte le jour de ses noces2 d’un arrêt du cœur, il vit seul. Viridiana accepte de lui rendre visite, à condition que le séjour ne dure pas longtemps. Elle ignore que la générosité de Don Jaime est motivée par son étonnante ressemblance avec Elvira. L’homme espère, à travers elle, retrouver cette épouse qu’il n’a jamais cessé d’aimer. 

Viridiana prend soin de ne pas habiter la maison de don Jaime. Refusant de dormir dans le lit d’Elvira, elle s’installe sur le sol, avec son crucifix en bois, sa couronne d’épines, son marteau, ses clous, et elle prie. Tout se passe comme si elle transformait la chambre en équivalent du couvent. Mais ses tentatives de maîtrise tournent court. Autre chose parle en elle à travers un symptôme qu’elle ne peut pas contrôler : le somnambulisme. En pleine nuit, tandis que don Jaime se recueille devant la robe de mariage d’Elvira, elle marche, jambes nues, en tenant une corbeille, jette des objets dans le feu, ramasse de la cendre et la répand sur le lit de don Jaime. Ce geste quasi-surréaliste est une autre façon de se situer hors de soi, ailleurs que là où l’on est. Pénitence et mort dit-elle pour se justifier après son réveil. Pour sa dernière nuit sur place, elle accepte de faire plaisir à Don Jaime : vêtir la robe de mariée d’Elvira. Il voudrait l’épouser, elle proteste, se retire, mais il la drogue. Avec la complicité de Ramona, il la dispose sur un lit (le lit sur lequel elle avait répandu des cendres), la déshabille, embrasse son corps puis s’éloigne, pris de remords et d’effroi. Le lendemain, il lui fait des aveux et prétend avoir abusé d’elle (ce qui n’est pas vrai). C’est un moyen de l’empêcher d’aller au couvent. Tout ce que j’ai t’appartiendra supplie-t-il. Elle le repousse, prépare ses affaires et s’enfuit – mais son oncle la rattrape par un moyen détourné : il se pend. Le maire du village la fait revenir et lui montre le corps pendu (il s’est servi de la corde à danser de la petite Rita, qui n’a jamais cessé de le surveiller). Viridiana est piégée, elle ne peut plus partir. Son oncle ne lui a pas seulement laissé une propriété, il lui a aussi transmis une dette que désormais elle doit payer. Telle était la signification de la cendre, de la pénitence. Quand la mère supérieure vient la voir (sans doute motivée par l’héritage), Viridiana refuse catégoriquement de revenir au couvent. Désormais sa place est ici, dans cette demeure, et elle ne perd pas de temps : elle invite les mendiants de la ville à la rejoindre3

C’est alors qu’entre en jeu le testament de don Jaime. N’ayant n’a pas pu s’approprier Viridiana quand il était vivant, n’ayant pas pu la forcer à rester avec lui, il lui a tendu un autre piège : reconnaître son fils naturel, Jorge, pour qu’il partage l’héritage avec elle4. Entre Viridiana, qui veut faire du domaine un havre de charité en invitant les pauvres dans la maison, et Don Jorge, qui veut introduire les méthodes les plus modernes dans l’exploitation, il n’y a pas tout de suite conflit, mais tension. Don Jorge n’est pas méchant, il est seulement moderne, à la fois libéral, libertin, et gestionnaire. Il organise l’exploitation, met de l’ordre dans la maison, et finit par prendre la place de Don Jaime vis-à-vis de Ramona : patron, complice et aussi amant. Pendant ce temps Viridiana se met au service des mendiants. Ignorant leurs disputes, leur égoïsme, leur mauvaise foi, leur cynisme, leurs maladies (réelles ou inventées), elle leur propose de travailler à la ferme, tente d’installer entre eux une organisation, une discipline. Ils font semblant d’accepter, participent aux prières, mais n’en pensent pas moins. Un jour don Jorge, Ramona, sa fille et Viridiana sont convoqués chez le notaire. Restés seuls, les mendiants se conduisent comme les vrais souverains. Ils envahissent le château, abattent des bêtes, s’emparent du vin et des victuailles, installent une table et font la fête – comme si ni don Jorge, ni Viridiana n’avaient jamais existé. La scène la plus célèbre est celle où ils se photographient en reprenant la disposition de la Cène de Léonard sous le prétexte de prendre une photo – n’ayant pas d’autre appareil, la mendiante remplace l’optique par son sexe. Restituant le banquet christique selon leur propre loi, détournant la musique religieuse pour une danse obscène, les pauvres privilégient leur émotion préférée : le rire. 

Quand les propriétaires reviennent, c’est chacun pour soi. Ils s’enfuient, s’en prennent à don Jorge, l’un d’eux tente de violer Viridiana. Après cette catastrophe et l’arrivée de la police, Jorge reprend le contrôle de la maison, Rita jette la couronne d’épines au feu, Viridiana se regarde dans une glace, en pleurs. Les cheveux sur les épaules, oubliant la religion, elle revient à la norme, à la femme. Une autre vie commence, normale, ils jouent aux cartes. Don Jorge a définitivement remplacé Don Jaime.

Qui aura été le véritable propriétaire du domaine ? Pas celle qui veut le partager, mais celui qui l’exploite. La véritable continuité se situe entre don Jaime et don Jorge qui ne cesse de se référer à son père, à ses aïeux, et se sent continuateur de la lignée. La mise en valeur aura finalement dépassé ses intentions. Faute d’appartenir à l’oncle, Viridiana sera « rapatriée » dans la circulation courante, celle du sexe et de l’économie. Elle n’aura jamais été ni propriétaire, ni maîtresse des lieux et sera passée d’une aliénation à l’autre : quittant le Christ, la mort sexuelle et sociale du couvent, elle sera tombée dans une autre dépendance, celle du patriarcat. Son deuil de la religion est aussi un deuil de la femme fière, audacieuse, qu’elle aura été pour quelques jours. Elle aura été généreuse, mais elle n’aura rien maîtrisé, pas même sa générosité. Elle se sera crue chez elle, mais dans cette caricature d’hospitalité, les mendiants se seront chargés de lui retirer ses illusions, comme si c’était précisément cela qu’elle avait voulu.

On ne peut accueillir l’autre, faire preuve d’hospitalité, qu’en partageant son chez soi, ce qui implique d’en posséder un, mais Viridiana n’a jamais rien possédé. Elle a choisi de vivre en-dehors de la maison principale. En invitant les mendiants, elle a pris acte de cette extériorité du lieu par rapport à elle-même. Sa parenté avec Don Jaime et sa ressemblance avec l’épouse décédée n’ont pas suffi pour faire d’elle une maîtresse des lieux. Ce n’est pas elle, mais le fils bâtard Jorge qui s’est conduit comme l’héritier authentique, le maître qui détient les clefs et prend la suite d’une longue lignée. Don Jorge parle de « mon père », « mes grands-parents », il fait tout pour relancer les cultures, s’approprier les biens et même la servante. Il n’a aucun intérêt pour les mendiants, dont il sait qu’il finira par se débarrasser. Il occupe depuis le départ la place du pater familias, non pas à cause de ses droits, mais de son comportement.

N’étant pas vraiment devenue propriétaire légitime, Viridiana ne peut pas agir par hospitalité, elle agit par charité. Elle veut faire le bien, appliquer les préceptes religieux qui lui ont été inculqués. Ce n’est pas elle qui doit changer, ce sont les autres, les mendiants. Ceux-ci devraient accepter les règles qu’elle édicte, ils devraient agir comme elle l’entend, faire ce qu’elle demande. Mais ils font ce qu’ils veulent, ils considèrent qu’ils sont chez eux, sans tenir compte de ce qu’elle pense ni de ce qu’elle est. Ils bouffent, s’installent, se mettent en Cène pour la photo, dansent au son de l’alléluia. Leur banquet se transforme en simulacre de fête religieuse. Quand l’un d’entre eux viole ou tente de violer Viridiana, celle-ci est définitivement désacralisée. Si elle acceptait, elle passerait de la charité à l’hospitalité. Mais (heureusement pour elle, Dieu merci) Don Jorge, le maître qui n’a jamais cessé d’être maître, découvre les dégâts et arrête la musique. Ce ne sont pas les mendiants qui ont changé, c’est Viridiana. Le monde du commun a déteint sur elle. Elle se regarde dans la glace, belle et quelconque, quelconque et belle. Don Jorge s’installe au son d’une musique moderne, laïque. Viridiana se retrouve au même niveau que la servante. Avec les écarts spirituels, les écarts sociaux se sont effacés. La corde à sauter de Rita, qui sert de lien entre toutes les scènes, se prolonge dans le jeu de cartes qui remplace la foi5. Viridiana a accepté les lois de l’oïkos, l’économie familiale.

Malgré cette conclusion rassurante pour les pouvoirs établis et sa Palme d’or cannoise partagée avec Une aussi long absence, de Henri Colpi6, le film a été rejeté par l’Espagne, censuré par le Vatican, dénoncé pour anarchisme et blasphème. Ayant perdu rétroactivement son autorisation de tournage en Espagne, il deviendra mexicain, et ne sera projeté dans les salles de son pays que le 9 avril 19777, deux ans après la mort de Franco. La question du chez soi n’était pas close pour autant. Elle s’est prolongée jusqu’en 1983 (l’année du décès de Luis Bunuel), quand la nationalité espagnole lui a été rendue.

  1. Inspiré lui aussi d’un ouvrage de Benito Pérez Galdos, il se situe dans la continuité de Nazarin film réalisé au Mexique, en 1958, par Luis Bunuel. ↩︎
  2. Viridiana est le premier film réalisé par Bunuel après son retour en Espagne. On peut comparer Don Jaime à Franco : en prétendant s’unir à l’Espagne, il aura provoqué pour son pays l’équivalent d’un arrêt du cœur. Après sa mort en 1975, l’Espagne revivra, mais ce sera une autre Espagne, plus pure et aussi plus ambiguë, une Viridiana. ↩︎
  3. Pour jouer ces rôles, Luis Bunuel a embauché de vrais clochards, et des acteurs qui portaient des vêtements désinfectés, mais pas lavés, afin de leur faire sentir la « vraie » misère. ↩︎
  4. Viridiana avait reproché à Don Jaime de ne pas avoir reconnu cet enfant. Cette reconnaissance, il l’accomplit post mortem sous forme de vengeance. Quand il rédige ce nouveau testament, on peut lire un sourire ironique sur son visage, comme s’il sentait qu’il avait réussi un bon coup. ↩︎
  5. En réalité, ce jeu de cartes est venu à la place d’une autre scène finale envisagée par Bunuel : Viridiana frappant à la porte de Jorge pour coucher avec lui. Cette scène quasi incestueuse a été remplacée par l’allusion à un ménage à trois. ↩︎
  6. Film dans lequel un homme, devenu un clochard, perd la mémoire. Il ignore, jusqu’à la fin, qu’il habite quelque part. ↩︎
  7. Le jour où l’existence légale du P.C.E. a été reconnue. ↩︎
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Pierre D.

Initiateur et auteur du blog "Cinéma en déconstruction"

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