Halloween, la nuit des masques (John Carpenter, 1978)

Insensible, muette, masquée, sans cause ni raison, la figure du mal s’en prend prioritairement à sa propre famille

Michael Myers (six ans) assassine sa sœur Judith à coups de couteaux de cuisine. L’assassin, présenté dans le film comme une figure du mal, n’est pas anonyme. Il a un nom, une identité civile, mais la question se pose de savoir s’il est vraiment une personne. On ne sait rien de lui, rien des conditions dans lesquelles il a été élevé, il a vécu, rien de sa famille, rien de ce qui aurait pu le transformer en meurtrier1. L’était-il depuis sa naissance ou l’est-il devenu ? On l’ignorera. On peut supposer, d’après son nom2 et son environnement, que c’est un enfant comme les autres, un enfant quelconque dans un quartier quelconque dans une ville quelconque3 où toutes les maisons se ressemblent4. S’il est le mal, pour reprendre l’expression du psychiatre Samuel Loomis qui l’a suivi pendant 15 ans, alors c’est un mal incompréhensible, sans racine, sans cause, sans justification. C’est comme si ce mal n’était déclenché par rien5, comme s’il n’avait pas de passé antérieur au crime. Il est simplement là, pure présence, présence insistante, jamais complètement omise, même en son absence. À la fin du film, Michael Myers ne meurt pas, il peut toujours revenir6

Cela laisse une question ouverte. Si cet individu est le mal, alors le mal n’est ni un processus, ni une valeur qui puisse rentrer dans un système de valeurs (par exemple opposé au bien), c’est une personne7. Il ne s’agit pas d’une personne mauvaise, c’est-à-dire d’une personne par laquelle le mal se manifesterait8, mais du mal comme tel, du mal même9. On peut se demander pourquoi cette figure du mal ne se présente pas dévoilée10, pourquoi elle porte un masque, pourquoi elle essaie de ne pas présenter à l’autre son véritable visage11. À chaque apparition / disparition, Michael Myers se montre masqué, et quand, à la fin, Laurie Strode lui arrache le masque, il le remet immédiatement – comme s’il ne voulait pas être Michael Myers, mais autre chose – quelque chose d’immobile, de fixe, d’impénétrable, à la limite de l’inhumain. Quoique personnifié, le mal reste caché. Il dissimule sa véritable figure tout en exhibant son corps et en toisant le corps des autres – qu’il observe à la manière dont un scientifique observe des insectes12. Contempler ses victimes avant de les tuer est pour lui une nécessité, un moment unique de jouissance. Inversement ceux qui l’aperçoivent ont immédiatement peur. Ils devinent instantanément qu’il est dangereux, maléfique. Le docteur : « Je l’ai regardé pendant 15 ans, assis dans une pièce, regardant un mur, ne voyant pas le mur, regardant au-delà du mur, regardant la nuit, inhumainement patient, attendant un avertissement secret, silencieux, pour se mettre en route »13. Le mal est calme, il ne parle pas mais respire bruyamment14, ce qui est pire que le silence. Il n’est pas lié par le temps, peut attendre autant qu’il le faut. Il n’a qu’un but : tuer – mais pas n’importe qui ni n’importe comment15. Ce n’est pas pour lui un fantasme, c’est un objectif concret. 

Le docteur sait qu’il se rendra directement dans la maison, sa maison, celle où il vivait avec Judith et ses parents dont les silhouettes passives sont montrées au début du film16. Revenu, comme il se doit, sur les lieux du crime, à la date anniversaire du crime (Halloween), il se saisit des occasions qui se présentent (les trois adolescentes qui sortent du collège17), sans jamais s’éloigner du meurtre le plus important, celui qu’il a prémédité : Laurie18, sa demi-sœur19, la plus sage, la meilleure élève20. Il arrive juste au moment où le père de Laurie a décidé de mettre en vente la maison abandonnée21. Pour que les visiteurs puissent entrer, Laurie met la clef sous le paillasson. Michael ne veut pas qu’on touche à cette maison, il ne veut même pas qu’on s’en approche22. Bien qu’ayant vécu en hôpital psychiatrique pendant toutes ces années, il connaît beaucoup de choses. Il sait conduire une voiture, il sait provoquer l’angoisse en jouant du temps et de l’espace, il sait que dans une petite ville toutes les portes sont ouvertes. Il fallait bien qu’il ait prémédité pour aller dans un magasin dérober exactement ce qu’il lui faut (un masque, des couteaux, une corde), il le fallait pour qu’il pense à déterrer au cimetière la pierre tombale de Judith et mettre en scène, dans une parodie de crucifixion, la mort de Lynda et de son ami Bob. Faire en sorte que les autres meurtres ne soient que la répétition du premier est une façon d’affirmer son droit, sa volonté23, sa souveraineté.

C’est un film sur les adolescents fait par un homme jeune24, un film qui montre les comportements usuels des jeunes à la fin des années 70 : sexe, drogue, amusement et dissociation de l’univers des parents. Seule Laurie, sa victime préférée, s’éloigne de ces comportements standardisés. Michael Myers ne supporte ni la sexualité, ni la singularité. Il s’en prend prioritairement aux adolescents afin de prouver que, eux non plus, ils n’ont aucun avenir.

  1. La privation de contexte contribue, dès le départ, à provoquer l’angoisse. ↩︎
  2. Myers est un nom d’origine anglaise ou allemande, très répandu aux USA (85ème nom de famille), et accessoirement le nom du distributeur du film, auquel John Carpenter était redevable. ↩︎
  3. Les précédents films d’horreur, ou slashers, étaient localisés à l’extérieur, en-dehors des lieux communs d’habitation. Ce film est le premier qui se situe dans les lieux familiers de la vie quotidienne.  ↩︎
  4. Tout en bois, elles ont le même escalier intérieur, qui occupera une place particulière dans les meurtres. ↩︎
  5. Ou presque, car il semble que sa réaction ait été provoquée par les amours de Judith. Il tue sa sœur au moment où, après avoir flirté avec son copain, elle se regarde dans un miroir, et il tue Annie juste après qu’elle se soit coiffée dans un miroir. Lui-même préfère ne jamais se regarder. N’ayant pas accès au narcissisme, il déteste le narcissisme des autres. ↩︎
  6. Cette non-mort a un but commercial évident : la franchise (une douzaine de films en une quarantaine d’années), mais elle est aussi inscrite dans l’essence du personnage. ↩︎
  7. En d’autres termes, ce n’est pas un Quoi, c’est un Qui, un Qui étrange et ambigu qui représente le Quoi dans le monde des hommes. ↩︎
  8. Celui qui est possédé par le diable reste extérieur au diable. ↩︎
  9. Dans les films de la même époque, il peut y avoir des personnages méchants, qui suscitent le conflit, mais pas une figure du mal comme tel, qui s’impose sans même avoir besoin du conflit. Cf par exemple The Promise (Gilbert Cates, 1979), The Champ (Franco Zeffirelli, 1979), Heaven can wait (Warren Beatty, 1978). ↩︎
  10. Les enfants l’appellent bogeyman, un terme qu’on traduire par croquemitaine ou loup-garou. Mais cet être n’est pas imaginaire. Il tue réellement. ↩︎
  11. À noter que, dans le film, le tueur est interprété par trois acteurs différents : Nick Castle pour la plupart des scènes (« The Shape »), Tony Moran l’unique fois où son visage est clairement visible par le spectateur et Tommy Lee Wallace pour l’attaque de Laurie dans le placard. Ce dernier est le futur réalisateur du téléfilm « Ça ». ↩︎
  12. Son regard de Méduse évoque sa propre immobilité. ↩︎
  13. Au moment où le docteur prononce cette phrase, Annie, la fille de son interlocuteur (le shérif, qui est en principe le garant ou le représenant de l’autorité), a déjà été tuée. ↩︎
  14. Seule preuve qu’il ne s’agit pas d’un robot, mais d’un être vivant. ↩︎
  15. Il tue sa sœur avec un poignard (tenant-lieu de rapport sexuel), se déguise en fantôme affublé des lunettes de Bob qui vient de faire l’amour, avant d’étrangler Lynda avec les fils du téléphone (alternative aux halètements de la jouissance sexuelle). Dans sa solitude, il attend toujours le bon moment pour agir. Il doit se venger aussi du téléphone, cet instrument qui relie les gens, dont ils abusent dans le film. Il est plus pervers qu’indifférent, plus cruel que violent. ↩︎
  16. Il ne cherche pas à cacher son crime à ses parents. Il l’a fait, c’est un fait, il n’y a rien d’autre à dire. ↩︎
  17. Lynda, Annie et Laurie. ↩︎
  18. Jouée par Jamie Lee Curtis, fille de Janet Leigh assassinée sous la douche dans Psychose(Hitchcock, 1960). À noter que le premier assassinat, matriciel, est supposé avoir eu lieu en 1963. ↩︎
  19. Ce lien familial n’est pas révélé dans le premier film, mais dans les films suivants de la franchise. Ces deux enfants si opposées dans leur personnalité auraient une mère commune – une mère qu’on ne voit jamais dans le film.  ↩︎
  20. Contrairement à ses copines, Laurie est vierge. On peut lui faire confiance pour garder les enfants. Alors que Laurie reste vivante, ses copines sont tuées, comme Judith, pour excès de luxure. L’environnement spirituel du film reste chrétien. ↩︎
  21. Un hasard peut-être ; mais il ne pouvait pas arriver à un autre moment. ↩︎
  22. Il n’est pas dans l’errance : il a un lieu d’origine, un chez soi dont il a été privé pendant quinze années d’hôpital psychiatrique. ↩︎
  23. Il faut réitérer sans cesse le premier triomphe, toujours le même. ↩︎
  24. Quand il a réalisé ce film, John Carpenter avait environ 30 ans. Il a réalisé son premier long-métrage, Dark Star, à l’âge de 25 ans. ↩︎
Vues : 2

Pierre D.

Initiateur et auteur du blog "Cinéma en déconstruction"

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