En faisant vaciller les limites, le cinéma témoigne de la déconstruction
En 1905 commençait l’époque du cinéma et commençait aussi, sans doute, l’époque de la déconstruction. Le moderne entrait en crise, sans qu’on ait vraiment trouvé de nom adéquat pour nommer ce qui arrivait. On a parlé de post-moderne, une dénomination qui vaut par sa neutralité si elle ne désigne que le post : ce qui vient après le moderne, en plus du moderne ou au-delà du moderne – sans qu’on puisse l’enfermer dans une description précise, limitative. Le cinéma est apparu à l’orée du 20ème siècle, juste avant l’auto-destruction de l’Europe impériale, quand on a commencé à douter de l’héritage des Lumières : la science, le savoir, l’éthique, le progrès, le droit, la tolérance, la justice, etc. Vers 2025, entre Trump et Poutine, tout cela semble s’être effondré. Ceux qu’on a pu nommer les déconstructeurs ne sont pas les seuls à s’être interrogés, dès les années 1960, sur l’après. Nous étions inquiets, mais nous ne pouvions pas croire au pire. Comme toujours, les pouvoirs en place ont préféré condamner le messager plutôt que de prendre acte avec lui d’un certain état des lieux. Les cheminements se sont diversifiés, approfondis, et les réponses, entre Jacques Derrida, Donna Haraway, Bruno Latour ou Philippe Descola (et beaucoup d’autres) ont été violemment attaquées, ignorées ou combattues. Que reste-t-il ? Le témoignage. Dans cet environnement, les penseurs et les écrivains n’ont pas d’autre ressource. Le cinéma occupe une place particulière, unique, à cause de son affinité avec ce que je nomme ici déconstruction, à prendre au sens le plus large qui renvoie au phénomène, le démantèlement des modes de vie et de pensée issus des Lumières, et à la pensée correspondante, y compris les compagnons de route qui sous d’autres dénominations débordent et élargissent son spectre.
La manifestation la plus visible, la plus directement observable, de la déconstruction en cours, concerne la crise des distinctions, le brouillage des bornes, des frontières et des limites qui semblaient encadrer et ordonner le monde. Ce ne sont ni le cinéma, ni la pensée critique, ni les wokes, qui inventent ce phénomène. Il arrive de lui-même, conséquence inéluctable du libéralisme en cours.
- les limites sociales : Parasite (Bong Joon-Ho, 2019). Les pauvres occupent le terrain des riches où ils sont concurrencés par d’autres pauvres. Contrairement à l’usage, ils exploitent les riches, jusqu’au moment où ils arrivent à les remplacer. Qui est le parasite de qui ? C’est de moins en moins clair. Dans le contexte d’un déluge, d’une inondation, pauvres et riches se massacrent et s’entremêlent tellement qu’on ne sait plus qui est qui. Rien de tel ne peut arriver dans la vie, et pourtant la menace est permanente. Le film semble plus vrai que le vrai (autre parasitage).
- les limites entre espèces : Dans le film d’Ana Vaz Il fait nuit en Amérique (2022), le regard d’un animal, tout en restant absolument étranger, contamine notre propre regard. Nous sommes surpris de ressentir sa terreur, de voir avec ses yeux. Tout en détruisant leurs milieux, nous sommes honteux, catastrophés, comme si notre propre milieu était emporté avec le leur. En quoi sommes-nous différents ? La même question se pose dans l’univers fantastique du Règne animalde Thomas Cailley (2023), où certaines personnes sont attirées dans l’univers d’une autre espèce. La société combat cette tendance, mais le père finit, pour sa femme et son fils, par en reconnaître la légitimité.
- les limites de genre : Dans l’histoire de transition de genre racontée par Jacques Audiard, Emilia Perez (2024), le changement d’identité et de sexe ne suffit pas pour se débarrasser du bisexuel. Le personnage devenu femme reste un père, le chef de gang reconverti dans l’humanitaire replonge dans la violence. Il en résulte, dans la forme même du film, une hybridation générale intenable, insupportable. Après sa mort, le personnage ne peut revivre que sous la forme de statue, d’idole, une épiphanie qui, pour le public, préserve les différences, l’opposition entre bien et mal. Le peuple préfère l’illusion religieuse à l’hybridation.
- les cadres émotionnels : Dans Une femme sous influence (John Cassavetes, 1974), Mabel déstabilise par la seule intensité de ses affects les positions sociales les plus solides, les plus établies. La famille est désorientée, les amis sont perturbés, la médecine est impuissante. Qu’ils soient aimants, comme Nick le mari et la plupart de ses collègues, ou choqués, voire dégoûtés, comme les parents, tous sont paralysés.
- les limites entre raison et folie, entre rationalité scientifique et complotisme. Dans Bugonia (2025), Yórgos Lánthimos met en scène un magasinier fou qui croit que des extraterrestres ont envoyé sur terre de fausses élites qui vont remplacer l’humanité, la détruire. Il capture la PDG de l’entreprise polluante où il travaille, persuadé qu’elle est une Alien. Celle-ci proteste, affirme son humanité avant d’avouer. Dans cette fable, c’est le complotiste qui a raison, puisque sa prisonnière est vraiment une Alien, et qui en même temps a tort, car les extraterrestres ne font que prendre acte du chaos qui règne sur terre, de l’autodestruction en cours de l’humanité par elle-même. Sauver les humains, c’est encourager leur activité délétère. De fait, c’est la rationalité apparente de la scientifique qui est pure folie.
- les limites linguistiques : Un soir un train (André Delvaux, 1968),
- les limites d’âge : May Décember (Todd Haynes, 2023)
- les limites de généalogies : Amira (Mohamed Diab, 2021)
- les frontières entre la vie et la mort : Sleep well (Jean-Luc Nancy),
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