Une femme sous influence (John Cassavetes, 1974)

Trop d’affect, de spontanéité, de tension amoureuse, une femme trop différente, c’est pour la société, la famille, une déconstruction, une agression insupportable

Qu’est-ce qui ne va pas chez Mabel1 ? On est tenté de mettre des mots sur son inadaptation, son étrangeté. Est-elle folle ? Désaxée ? Asociale ? Ou encore, pour employer une expression plus tardive, est-elle border-line, quelque part sur une limite que nul ne sait exactement définir ? Aucun de ces mots ne semble convenir, et on a beau chercher, on ne trouve pas de vocable qui convienne mieux. Qui est-elle ? Comment raisonne-t-elle, pense-t-elle, fonctionne-t-elle ? Pour tout le monde, y compris ses propres parents, c’est une énigme. Les gens osent à peine lui parler, ils maintiennent leurs distances. Que va-t-elle faire maintenant ? Que va-t-elle dire ? On peut s’attendre à tout, il n’y a pas de logique, pas de prévisibilité. Mabel est inintelligible et imprévisible sauf sur un point : les spaghettis. Il semble que ce soit le seul plat qu’elle connaisse, la seule préparation à laquelle il faille s’attendre – comme un étrange point fixe dans un océan de bizarrerie. Ni ses enfants, ni son mari Nick Longhetti2, ni les collègues de son mari ne lui en veulent pour cette raison, mais c’est un élément qui contribue à sa décrédibilisation, y compris pour son propre père. Comment peut-on fréquenter quelqu’un, prendre plaisir à dîner chez quelqu’un, si elle ne propose que des spaghettis ? Il ne semble pas que Mabel ait conscience du problème. Elle fait ce qu’elle peut, ne se révolte en aucune manière contre la condition dite féminine qu’elle assume au contraire, persuadée qu’elle joue son rôle de mère et d’épouse avec dévouement et efficacité. Elle accueille les reproches qu’on lui fait avec étonnement, scepticisme, un sentiment d’injustice, mais n’y peut rien. Mabel, c’est Mabel, point à la ligne.

Entre elle et Nick, il y a de l’amour. On pourrait dire qu’il est réciproque s’il s’agissait de la même chose chez l’un et l’autre, mais ce n’est pas le cas : l’amour qu’elle a pour lui et celui qu’il a pour elle ne peuvent pas fonctionner de la même façon. À sa façon il est attentionné, il voudrait lui faire plaisir. Dans la première scène, il est consterné de ne pas pouvoir passer la soirée avec elle. Bien que ce ne soit pas de sa faute, il se sent coupable, n’ose même pas lui téléphoner. Elle est déçue, déstabilisée mais n’a aucune intention de lui être infidèle. En l’absence de ses enfants, il faut bien qu’elle s’occupe, il faut bien qu’elle fasse quelque chose, qu’elle aille boire un verre au bar du coin3 (ce qu’ils avaient probablement prévu de faire ensemble), et puisqu’un homme se trouve là, autant accepter sa compagnie. Mais elle s’en débarrasse dès que possible. Nick est proche de ses collègues de travail, et après une nuit d’intervention urgente, épuisante, de toute l’équipe, il les invite chez lui. C’est une façon de se racheter auprès de Mabel, de montrer qu’il n’est pas responsable de son absence de la veille. Mabel connait déjà certains collègues de son mari, mais pas tous. Elle ne peut s’empêcher d’exprimer ses sentiments tels qu’elle les ressent, comme s’il n’y avait aucune barrière entre son for intérieur, ses sensations intimes, et son discours public. Elle ne sait pas mentir, faire semblant, elle dit toujours ce qu’elle pense et fait ce qu’elle dit. Incapable de respecter les codes sociaux, elle les contourne ou ne les aperçoit pas. Elle essaie de bien faire, mais n’y arrive pas. Quand son mari réagit avec colère, elle est toujours interloquée, stupéfaite. Elle vit dans le présent, incapable d’anticipation, étrangère aux réactions qu’elle provoque. Elle suscite l’inquiétude, est ressentie par ses interlocuteurs comme danger potentiel. Ils doivent se protéger contre son trop-plein d’amour, d’affect, d’intuition, aussi imprévisible que désocialisé. Le mot qui revient le plus souvent dans leur bouche est crazy, une sorte de folie. Nick n’aime pas ce mot, il ne croit pas vraiment que sa femme soit folle mais il se laisse influencer. Sa propre mère le convainc qu’elle est dangereuse pour les enfants, qu’elle incarne une agression à l’égard du monde, de la famille. A partir du moment où le médecin est convoqué, on ne contrôle plus rien : Mabel n’est plus une personne mais un cas psychiatrique, un objet entre les mains de l’institution qui a tous les droits, y compris de la séparer de ses enfants pendant six mois, de la soigner et de lui infliger des électrochocs. On est conduit à se poser la question : d’où vient la panique qui saisit la société devant cette femme aimante, généreuse, qui n’a qu’un désir, bien faire ?

Il y a la contamination. Mabel, si dépendante et vulnérable, possède un pouvoir de fascination. On la regarde, on l’observe, elle attire l’attention plus qu’aucun·e autre. Il faut s’immuniser contre la tentation d’oser faire ce qu’elle fait naturellement. Le réalisateur, par son film, a eu le courage de se laisser contaminer. Ce qu’il a produit est unique, un film lui-même border-line, limitrophe, qui travaille toutes les bordures : entre l’intérieur et l’extérieur (du sujet, de la famille, du social), entre la normalité et la folie, entre l’amour et la cruauté, entre la tendresse et la violence, entre la fiction et l’autobiographie, entre la proximité et la distanciation, entre le documentaire et la parodie de la vie dite normale de l’Américain dit moyen. Le film est à la marge, mais il n’est rien de plus central que cette marge, rien de plus courant que cette altérité, rien de plus usuel que cette aliénation. Pour faire famille, il faut que Nick et Mabel vivent tous deux dans une zone intermédiaire, dans le monde et hors monde, il faut qu’ils habitent dans la zone limitrophe qu’eux seuls connaissent, eux et peut-être leurs enfants qui, en définitive, ne se trouvent pas si mal que ça dans cet univers qui ne ressemble à rien de connu. 

On peut s’interroger sur le mot influence, dans le titre du film, qui suggère en anglais qu’elle est sous l’emprise de l’alcool ou d’une drogue. Mais sans doute s’agit-il d’une toute autre emprise. Mabel ressemble à sa mère par un trait qui, chez elle, confine à la folie : la bonne volonté. Le plus touchant de son personnage, c’est que malgré son infini désir de plaire aux autres, de les satisfaire, elle aboutit invariablement au résultat contraire. Quand elle veut mettre à l’aise le père d’autres enfants, M. Jensen, elle ne trouve rien de mieux qui de demander aux gamins de mourir pour lui. Les enfants s’exécutent, mais l’initiative plonge M. Jensen dans la panique. Avant même l’arrivée de Nick qui lui hurle après, il est méfiant et hostile. Quand elle veut faire plaisir à son mari en traitant bien ses collègues de travail, elle provoque chez lui une réaction brutale. Quand elle veut paraître gaie, elle est pitoyable, et quand elle veut prouver qu’on peut lui faire confiance, elle déclenche l’ire de la belle-mère. Le film laisse entendre que ce n’est pas elle qui est folle, c’est la société. D’un côté, elle est en permanence dans l’attente de ce que pensent et que disent les autres, mais d’un autre côté, elle n’en tient aucun compte. Ce n’est pas un choix de sa part, c’est qu’elle ne peut pas faire autrement. Mabel est Mabel, elle n’est personne d’autre, unique, singulière, absolument souveraine. Toute influence qui pourrait s’exercer sur elle vient en plus, en trop – c’est ce qui est insupportable.

Cette prise de distance quasi automatique à l’égard des pouvoirs est partagée par John Cassavetes face aux studios hollywoodiens qui rejettent à la fois son style et ses projets4. Comment rendre compte de ses sentiments de la façon la plus directe, immédiate ? En s’engageant personnellement au-delà de toute rationalité. Il hypothèque sa maison, fait jouer dans le film son fils Nick et les enfants de ses amis, les mères du couple5 et certains de ses élèves. Le tournage a lieu dans sa maison, avec une équipe restreinte et des moyens limités – il en résulte une intense pression sur les interprètes qui, comme les personnages, sont toujours à la limite de craquer. Aussi proche que possible des visages, la caméra se déplace avec eux et accentue encore la dimension émotionnelle. Entre le couple fictif (Mabel et Nick) et le couple réel (Gena et John), l’écart est quasiment effacé. La gestuelle de Mabel, absolument hors norme, accentue le sentiment d’excès : mimiques bizarres, grimaces, expressions balbutiantes, gestes brusques, postures incontrôlées. Le drame de Mabel comme celui de John Cassavetes, c’est d’être à la fois incomparables et inclassables. Ils viennent en plus, en trop, c’est-à-dire du dehors.

Le couple Longhetti voudrait passionnément vivre normalement. Ils aimeraient avoir des parents normaux, des conversations normales, des émotions normales, organiser des fêtes normales avec des invités normaux, mener une vie normale. Mais leur famille (parents et beaux-parents) a quelque chose de monstrueux, et leurs attitudes, leurs expressions et leurs colères ne sont en rien compatibles avec les règles usuelles de comportement. Nick décide, sous la pression de sa mère et du médecin, d’expédier sa femme à l’hopital psychiatrique, et l’on devine que si la société n’avait pas été si patriarcale, il aurait pu lui-même être soupçonné de folie. Rien de tout cela n’est normal, sauf peut-être un détail de la dernière séquence du film. En revenant de l’hopital, Mabel déclare qu’elle voudrait que tout le monde s’en aille pour qu’elle puisse aller se coucher avec son mari. Après une série de scènes pénibles qui sèment le doute sur son état mental, après avoir calmé les enfants, ils rangent soigneusement la table et tirent le lit conjugal… À ce moment, et à ce moment seulement, ils semblent heureux. Après les épreuves, après les obstacles en tous genres (y compris les importuns qui les rejoignent sur leur lit au début du film), les voici qui peuvent enfin faire l’amour. Tel est l’aboutissement du film, telle est sa morale : au fond, ils s’aiment, et les normes sociales auxquelles ils sont incapables de se soumettre ne peuvent rien y changer.

Cet amour indifférent au « Qu’en dira-t-on » n’est pas normatif. Pour leur famille, pour les institutions, Nick et Mabel viennent en plus, en trop. Incapables de s’intégrer dans la quotidienneté du monde, en position de supplément, ils provoquent des réactions ambivalentes. Aimés par leurs amis, méprisés par leur environnement, ils font dérailler les frontières, les limites psychologiques, sociales et éthiques auxquelles nous sommes habitués. Quel que soit leur souci d’intégration, ils incarnent une puissance de désintégration, de déconstruction, un décalage qui ne peut pas perdurer sans violence : les réactions brutales de Nick, ses colères, les tentations destructrices de Mabel, les protocoles répressifs de la médecine ou de la société. Nick et Mabel sont les sujets et les victimes de cette violence.

  1. Interprétée par Gena Rowlands. Une femme sous influence était d’abord une pièce de théâtre, mais le rôle était si intense que l’actrice ne se sentait pas capable de l’interpréter chaque soir sur scène. Au cinéma, l’épreuve était moins rude. ↩︎
  2. Interprété par Peter Falk, ami et comédien fétiche de John Cassavetes. Grâce à son rôle dans la populaire série Colombo, Peter Falk a pu cofinancer le film. ↩︎
  3. On a l’impression que, dans le film, Mabel n’est qu’une consommatrice épisodique d’alcool – mais John Cassavetes était un véritable alcoolique (il est mort d’une cirrhose à 59 ans), qui en outre avait toujours une cigarette à la bouche. ↩︎
  4. Le New York Film Festival n’accepte de le présenter qu’à la suite d’un chantage exercé par Martin Scorsese. Directement distribué par John Cassavetes, le film sera rentable. ↩︎
  5. Lady Rowlands et Katherine Cassavetes. ↩︎
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Pierre Delain

Initiateur et auteur du blog "Cinéma en déconstruction"

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