Possession (Andrzej Żuławski, 1981)

En-deçà de l’amour surgit la violence primordiale, inexplicable, de l’archi-amour

Ce n’est pas un hasard si, juste après le slogan inscrit sur le mur de Berlin, Die Mauer muss weg (le mur doit tomber), le film commence par un refus d’explication. Anna1 a décidé de quitter Marc2, de ne plus vivre avec lui, mais elle ne veut pas dire pourquoi. « Tu ne peux pas continuer à dire : je ne sais pas, comme tu viens de le dire au téléphone. Quand sauras-tu ? » demande Marc. « Je ne sais pas! » répond Anna ». Il insiste, mais elle lui tourne le dos et s’en va. Elle ne fait pas tomber le mur qui les sépare, au contraire, elle l’épaissit. Elle laisse entendre qu’il y a de l’inexplicable, des choses qui se dérobent à toute justification rationnelle. Cette inexplicabilité est l’essence du film, qui fait perdre à Marc son équilibre. Anna lui dit qu’il ne faut pas avoir peur, qu’il faut accepter. Il semble acquiescer : les sentiments changent, les relations ne sont plus les mêmes. Elle pleure encore plus que lui, bien qu’elle soit à l’origine de la séparation, mais finalement c’est lui qui est le plus affecté. Il laisse tomber son travail (un travail obscur, suspect, très rémunérateur, qui consiste à surveiller une personne « aux chaussettes roses ») pour revenir vers elle.

DEDOUBLEMENT

Marc et Anna, ces deux personnages habités par la passion, la folie, qui deviendront tous deux meurtriers, ont chacun un double qui les observe de loin sans marquer beaucoup d’étonnement, un alter ego encore capable de vivre, d’occuper sa place dans le système social. Pour Anna c’est l’institutrice Helen, et pour Marc c’est le personnage qui s’enfuit en haut de l’escalier à la fin du film, tandis que lui chute en bas. On ne sait pas si ces deux personnages qu’on pourrait appeler Anna+ et Marc+, ou Anna- et Marc-, si ce n’est Anna 2 et Marc 2 comme certains critiques l’ont proposé, finiront par se réconcilier et élever ensemble, « normalement », leur enfant commun Bob, lequel ne semble pas désireux d’une telle issue à la fin du film. On ne peut pas dire qu’ils s’offusquent des débordements et des abominations dont ils sont les spectateurs – d’autant moins qu’ils ne sont pas une autre personne, mais la même, fatalement complice. C’est un dédoublement qui n’en est pas un, une duplication fictive qui reconduit à l’unité – ce qui ne simplifie pas la trame du film. Le couple socialement reconnu, qui existe toujours, est hanté par l’autre couple, l’archi-couple, le couple primordial généralement refoulé, dont les actions nous stupéfient et nous indignent. Cependant quoi qu’il arrive, Marc et Anna restent un couple indissociablement attaché l’un à l’autre. C’est même, peut-on ajouter, un couple d’amoureux. S’il n’y avait pas d’amour entre eux, il n’y aurait pas autant de passion, de violence, ils divorceraient sans difficulté et l’affaire serait réglée. Mais ce n’est pas non plus un amour banal. Leur amour est à la fois exagéré et impossible, à la fois inconditionnel et irréalisable.

CONJUGALITÉ

On ne peut dissocier le film de la crise personnelle traversée par Andrzej Żuławski dans les années qui précèdent : départ de sa compagne l’actrice Małgorzata Braunek, mère de ses deux enfants, qui le quitte pour un autre homme (1976); inachèvement du film Sur le globe d’argent (1977), qui ne pourra être finalisé qu’en 19873; départ pour New York où une première version du scénario est rédigée en deux mois sous l’influence de l’alcool dans une chambre de l’hôtel Mayfair en face de Central Park. L’enjeu n’est pas la description d’un couple, mais l’autoanalyse, une auto-bio-cinémato-graphie dans laquelle le point de vue n’est pas seulement le sien, mais aussi celui de « la femme », une entité dont on saisit mal les caractéristiques et la personnalité. Anna ne supporte pas le mariage, elle voudrait se débarrasser de tout ce qui a pu, autrefois, la lier à Marc. Ils se sont trompés, ils se l’avouent l’un à l’autre, mais ce n’est pas la seule raison. Anna s’isole complètement, elle perd le contact avec son ami Margie et son amant. Elle se dissocie de toutes les contraintes de la vie, de la loi en général. La violence est inhérente à son comportement, celle qu’elle subit et aussi celle qu’elle exerce dans les cours de danse qu’elle donne aux petites filles, et aussi celle qu’elle s’inflige à elle-même ce qui donne lieu à un long plan-séquence dans le métro où, après avoir supplié le Christ en gémissant, éclaté de rire, elle se jette contre les murs, hurle, s’auto-mortifie, semble possédée par un démon, se secoue pour se débarrasser d’on ne sait quoi (peut-être le monstre qui surgira plus tard et se trouve déjà en elle), se roule par terre, haletante, rejette d’étranges liquides blancs, rouges, avant de dire qu’elle a perdu la foi, et que ce qu’il faut faire, c’est la retrouver. Après cela Marc lui demande de restituer une bague, son alliance, ce qui ne les empêchera pas, plus tard, de mourir ensemble, serrés l’un contre l’autre, les lèvres jointes, et ce qui n’empêchera pas leurs doubles de se retrouver à la fin du film. L’archi-amour inavouable et le lien conjugal sont indissociables.

LE MONSTRE. 

On connait l’adresse où Anna se réfugie : Sebastianstrasse 87, 1er étage, dans le quartier de Kreuzberg. C’est un appartement vide, sordide, aux fenêtres obstruées, où elle cache une créature monstrueuse dont le seul usage et la seule justification est de faire l’amour avec elle. Ni Marc ni Heinrich4, son amant officiel, ne peuvent se douter de l’existence de cette créature. – et encore moins de l’usage qu’elle en fait. C’est une chose que personne ne doit avoir vue, que personne ne doit connaître – sous peine de mort. Les deux détectives embauchés par Marc pour suivre Anna y sont assassinés, et Heinrich finira de la même façon, bien que ce soit par la main de Marc. Celui-ci met le feu à l’immeuble et détruit la créature – il n’en reste plus rien, sauf les traces d’une explosion. Le monstre signifie la conception la plus freudienne du sexe comme une chose dangereuse, incontrôlable, susceptible d’apporter les plus grands plaisirs et aussi de pousser aux pires perversions. Le sexe chassé, redouté, objet primordial du refoulement, est irréductible aux pratiques normées de la vie conjugale. Marc et Heinrich sont en compétition pour satisfaire Anna, mais les pulsions d’Anna se situent sur un autre plan auquel aucun mari ni amant ne pourra jamais accéder. Il n’y a pas de sexologie dans l’archi-amour, on ne peut jamais le théoriser ni le dominer, il finit toujours par se réfugier dans une obscure salle de bain sans fenêtre.

CENSURE

Le film s’inscrit sous le signe d’une levée de la censure. Deux des films d’Andrzej Żuławski ont été censurés en Pologne, Le Diable (1972) et Sur le globe d’argent (1976). Le réalisateur avait du s’exiler. Avec Possession tourné à Berlin, il filme au plus près d’une Europe de l’Est encore muselée par la dictature en clamant : Pas de censure! . Il ne s’agit pas seulement de la censure politique, il s’agit de la censure en général dans le sens le plus large : sur le désir, le sexe, l’inhumain, la violence perverse, etc. Le film met à nu ce qui arrive quand on se débarrasse absolument de la censure. C’est effrayant, épouvantable mais nécessaire. L’homme aux chaussettes roses qui représente les pouvoirs aura suivi le couple jusqu’à la fin. Il aura cru s’en débarrasser comme un caillou dans sa chaussure, mais le caillou revient même pas déguisé, sous la forme de doppelgangers qui font retour en confirmant par leur seule présence que la censure, effectivement, est levée. Il faudra vivre avec le retour du non-censuré (qui est le film).

BROUILLAGE

Ce film excessif, sans limites, joue sur la fragilité des frontières : entre l’amour et la haine, entre Berlin Ouest où le film est tourné et Berlin Est qui l’inspire, entre jouissance et souffrance, entre foi et hasard (croyance et incertitude), les deux sœurs mentionnées par Anna. Le mal ne vient pas de l’extérieur, il est déjà dedans, mais on ne le distingue pas du bien. « Je ne peux exister de moi-même parce que j’ai peur de moi-même, parce que je fabrique mon propre mal. Le bien n’est rien d’autre qu’une sorte de réflexion sur le mal » dit Anna. Elle scrute le visage du Christ droit dans les yeux, mais elle se rend compte que ses yeux sont fermés, c’est un Christ aveugle. La prière qu’elle lui adresse n’est pas une demande, mais un défi. Elle ne fera pas l’amour avec le monstre n’importe comment, mais les bras en croix. Que faire quand toutes les oppositions s’effacent ? Jouir de l’intensité du plaisir, qui est aussi un déplaisir.

L’ENFANT

L’enfant est le lieu de rencontre du couple, et aussi le croisement de ses mensonges et de ses dénégations. Bien entendu il sait tout, il a déjà tout deviné, le seul à détenir cette faculté surhumaine car il ne cherche aucune explication. Il encaisse tout, n’extériorise rien et ne trouve de réconfort qu’au fond de la baignoire. Voir ensemble ce couple que constituent officiellement ses parents est tellement insupportable qu’à la fin, il est terrorisé par leur réunion. Quand son père se présente à la porte, il hurle Don’t open! Don’t open! avant de plonger (pour toujours) dans la baignoire. Qu’il s’agisse de Marc 2 (éventuelle réincarnation du monstre immolé par le feu) et Anne 2 (avatar maternel aux yeux verts) et non pas de Marc et Anne ne change rien pour lui, il n’a jamais été dupe de ce dédoublement. Comme le sodium et l’eau ou bien comme le coca-cola et le lait, il suffit de les mettre en contact pour qu’arrive une catastrophe. Son suicide final est une apocalypse, la révélation de ce que signifie la fin d’un monde : Si Marc et Anna sont toujours là, ce sera sans lui.

  1. Interprétée par Isabelle Adjani, qui déclarera plus tard que ce film a été un cauchemar. Sans l’insistance de son époux de l’époque, Bruno Nuytten, directeur de la photographie, elle n’aurait pas participé au film. ↩︎
  2. Interprété par Sam Neill. ↩︎
  3. Le gouvernement polonais a exigé l’arrêt immédiat des prises de vues, la destruction de tous les négatifs, la destruction des décors. Il a fait creuser un gigantesque trou pour enterrer les costumes, a fiché le cinéaste et lui a interdit de travailler. ↩︎
  4. Interprété par Heinz Bennent, seul local à l’accent allemand. ↩︎
Vues : 9

Pierre Delain

Initiateur et auteur du blog "Cinéma en déconstruction"

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